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Six pieds sous terre

D’une fente comme une plaie jamais cicatrisée on voit un filet de lumière et on imagine la descente en rappel dans les profondeurs. C’est descendre qui compte. Toujours plus loin, plus profond. Six pieds sous terre pour trouver du neuf ou ne rien trouver d’autre qu’un antérieur. Ou trouver quoi sinon soi-même ?

Je pense au courage des premiers qui sont descendus. D’ici puisqu’un monticule d’ossements laissait présager plus large cavité. D’un enfouissement continu de cadavres remonter les âges, d’anciens animaux aux plus récents bovins (leurs restes empilés que grignoterait un chien s’il n’était pas si peureux), pour un cimetière à ciel presque ouvert. D’ici descendre encore combien de marches après les 200 déjà descendues, combien de dizaines de mètres en contrebas, quel parcours en terre inconnue, quel gouffre qui nous avale et nous recrache.


Où atteindre et où savoir quoi atteindre, quelles couches, quelle superposition de grès, argiles, schistes, marnes, dépôts granitiques, quel réseau hydrographique, quel socle, quelles arborescences s’esquissent ici ? Le long des parois suintent coulures, eau chargée de vie minérale, ici déposée sur roches claires, jurassiques, sur calcaires massifs, épaissis, redessinés-sculptés par redépositions acides de ce qui a coulé de temps immémorial, si lent que l’on peine à compter, incapable que nous sommes à nous représenter 100 millions d’années. Incapables aussi d’envisager à combien de mètres sous terre, pour ne jamais atteindre le centre. Cette progression s’interrompt par manque de lumière et d’oxygène.

Ce centre s’assimile à malaise et disparition. Il s’apparente à engloutissement. Il faudrait remonter l’épopée humaine depuis son origine avant ses renoncements, où suis-je, moi, dans cette histoire ? De quelle humanité suis-je faite ? Jusqu’où dois-je m’enfoncer pour tenir ? De quelle crise, de quelles émanations suis-je la résurgence ? De quels matériaux, de quels empilements sédimentaires suis-je le témoin de ma propre histoire, de quelle altitude plonger en moi, de quelle profondeur remonter avec ce savoir d’être vivante, au-delà du seul seuil humain, émanation pliocène lointaine, incision messinienne du sol, où s’engager dans l’existence plurimillénaire de l’humanité, nos vies érodées, lessivées ? Vois où la mémoire nous mène, vers quel avenir, vers quelle façon d’advenir, vers quelle présence et où s’éternise la vie des pierres.

Perle Vallens

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La plante du bout de la rue

La plante du bout de la rue, personne ne la nomme, personne ne la voit. Elle s’ignore et paisible, inoffensive, pousse là, presque invisible, au bout de la rue.

La plante du bout de la rue respire. Elle respire bas un air à ras de terre. Elle absorbe de l’oxygène comme moi, le même, la même atmosphère de saison, les mêmes relents, les mêmes crachats de pollution. Qu’importe, elle respire.

La plante du bout de la rue se nourrit de ce qu’elle trouve, boit l’eau de pluie qui ruisselle sur elle, mange de toutes ses racines plongées quelque part dans la terre, dans l’anfractuosité entre le mur et le trottoir, cette trouée dans laquelle elle a fait son nid. C’est là qu’elle habite. C’est là qu’elle dort la nuit. C’est depuis cet endroit bétonné, crépi qu’elle se nourrit de peu, de rien mais qui la fait vivre.

La plante du bout de la rue se vêt et se dévêt à mesure des saisons, renforce ses feuilles, carène sa tige, protège ses téguments. Elle maintient sa température corporelle, frissonne et transpire comme moi quand l’ai trop froid ou trop chaud. Elle se ménage des accalmies au milieu des tempêtes et évite les mains qui arrachent, se fait moindre, menue, minuscule pour conserver son invisibilité salutaire.

Je ne sais pas avec quelle autre plante celle du bout de la rue peut échanger. Toutes les autres sont tellement éloignées. Avec quel arbre dont les branches lui offrent un abri ombragé, avec quel animal qui pose sa truffe pour la renifler, avec quel autre qui viendra la butiner ?

Bientôt, la plante du bout de la rue essaimera et s’éparpillera. Il sera temps. Elle comptera sur le vent pour se disperser. Sa descendance se replantera plus loin, avec un peu de chance dans un pré voisin, un verger, un espace vierge, non aspergé de pesticides. Et ce sera renouvellement après renouvellement de la plante, ailleurs qu’au bout de la rue.

Perle Vallens

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D’amont en aval


Le regard humain oscille entre le haut et le bas, entre la rivière et le ciel où sont les vautours. Ils planent et de leur altitude ne doit se voir qu’un trait sinueux ponctué de taches vertes, des points se déplaçant, circulant sur la route qui borde l’eau vive, tranquille d’avant période de crue. C’est de ce côté-ci du bassin versant de l’Eygues, en amont, un peu avant et un peu après le village escarpé de Saint-May. Là, le lit s’est creusé entre les gorges, brisant la roche en surfaces caillouteuses, limons humides, parfois boueux, dispersions brunes en surface, mais libre, saine, vivante. Quelques touristes s’y arrêtent, se baignent, se promènent, font des ricochets aux endroits où la rivière se fait plus lisse. Par temps calme, la rivière est infiniment claire, d’une grande transparence, deviendra opaque et sombre après la pluie. D’orages déversés, la montée des eaux charrient minéraux et végétaux qui se redéposent plus loin, libérant de nouvelles voies de passage. De quoi remettre de l’ordre dans les empilements de pierres, créations de barrages, par jeu, sans penser à mal mais bloquant les alevins. Parfois, nous passons derrière, déplaçons les constructions humaines, créons des trouées pour les poissons. Ce que la rivière fera tôt ou tard elle-même, réaménageant son lit selon les saisons, au fil de ses affluents que je ne connais que par ouï-dire, Sauve, Rieu, Coriançon, Combe boutin, Moye, Draye… Hormis le Ravin du Ruinas, cet étrange cours d’eau perché plus haut que le terrain environnant et qui appelle la randonnée. L’Eygues connaît-il ses bras-frères, ses nourrisseurs qui le font plus loin plus gros qu’il n’est à Saint-May ? Ici il n’est qu’entrefilet bondissant alternant les zones de cascades, genre de spa naturel où j’aime me laisser masser, et espaces de retenues, d’eaux profondes en bordure des pitons rocheux des gorges, façon de piscine brève, à contre-courant, où l’on fait bien cinq brasses en restant sur place. Alentours, plantes autochtones poussent sur sol détritique et dans l’anfractuosité des rochers. Nous laissons filer les morceaux de bois échappés des arbres qui ploient au-dessus de l’eau. En surplomb, les vautours volent, inspectent peut-être. Je me demande comment et ce que voient les vautours. Il paraît qu’ils disposent d’une très bonne acuité visuelle et seraient capables de repérer un objet de 30 cm depuis une hauteur de 3650 m. Un champ de vision élargi pour voir bien au-delà. Ils peuvent longer l’Eygues de leurs yeux binoculaires peut-être jusqu’à Villeperdrix. La rivière court son chemin de rivière, 100 km depuis sa source jusqu’au Rhône où elle se jette, et la route la suit de près. En voiture, on la voit sur une première partie de son trajet, Sahune, Curnier, les Pilles, Aubres et jusqu’aux abords de Nyons. Toujours un peu de monde en saison estivale, visible depuis l’habitacle. En contrebas les gens, pataugeant là où il y a moins de fond, se promènent sur les lacets qui se font et se défont. C’est ici que l’effet torrentiel est en automne et en hiver le plus fort. La rivière devient son propre moyen de transport. La rivière sort de son lit, déplace amoncellement de matière sur les berges recouvertes, dépôts de graviers après la crue. Elle divague, espace agrandi, s’élargit en tresse. De sinueuse, s’étale en méandres. Après Nyons, la rivière disparaît de la vue jusqu’à changer de nom, entre Drôme et Vaucluse, devient l’Aygues qu’on pense assagie à hauteur d’Orange. Certains s’y baignent encore vers Camaret, Sérignan, ou à l’entrée de ville, au lieu dit Pont de l’Aygues, mais son innocuité est incertaine, et souvent son lit plus large est à sec. Comment imaginer qu’il s’agit de la même rivière amont et aval ?

Perle Vallens

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Tourner en rond – Festival Aroundabout 2024

Samedi 26 octobre, durant 24h (de minuit à minuit -heure française-) a lieu le festival international de poésie-action des ronds-points : AROUNDABOUT FESTIVAL ! Sont diffusées des captations de poésie-action réalisées dans des ronds-points partout en France et dans le monde. Elles sont visibles en ligne sur :
– la chaîne YouTube https://www.youtube.com/@AroundAbout-v5t
– la page Facebook https://www.facebook.com/profile.php?id=61564664734698
et projetée en public samedi 26 octobre 2024 durant les 24 h du festival à IPN (atelier collectif d’artistes au 30 rue des Jumeaux, 31200 TOULOUSE, France).

Allez voir ce genre de poésie-performance, il y a des pépites, beaucoup de vidéos étonnantes !

Voici Tourner en rond :

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Et global et local*

ni surfaces asphyxiées ni sols lessivés
ni appauvrissement ni essoufflement
ni pesticides ni compactage
ni carottes calibrées ni délestage de fioul
ni quad ni épandage sauvage
ni fraises hors sol ni culture intensive
ni résidus déviants ni empoisonnement
ni forêts défrichées ni arrachage de haies
ni artificialisation d’espaces ni disparition d’espèces
ni refuges piétinés ni mégots jetés
ni arbres fallacieusement abattus d’un coup de hache dans la tête ni traces de métaux lourds jusque dans les feuillages
ni abeilles mortes en pleine floraison ni affirmations complaisantes de l’industrie chimique
ni parcelles électrifiées ni plastique échoués
ni zones urbanisées ni eutrophisation
ni viabilisé ni constructible
ni parking ni zac plutôt zad plutôt résistance passive plutôt sensibiliser plutôt l’humeur combative mais joyeuse

car ici calcaire gréseux, boisé, alluvions, limons perméables sur nappe aquifère abritant végétation silicicole, populations d’amphibiens, insectes, rongeurs, rapaces
car biotope vivace à valeur de corridor écologique, voie de passage des bêtes, de transition des migrateurs

*titre sous influence du cours d’écopoétique du jour, Sense of Place and Sense of Planet de Ursula Heise

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Etat d’épuisement

L’épuisement est une opacité. C’est une grisaille qui pèse, une brume qui blanchit, qui ensorcelle jusqu’à disparition. Cest un voile tombé sur tout le corps. Je me sens anesthésiée. Ça commence comme une lourdeur sur les épaules, qui monte dans les cervicales jusqu’au cerveau. Là, l’épuisement creuse jusqu’aux yeux qui peinent à rester ouverts. Les cils battent pour s’envoler mais quelque chose les retient, les accroche, les pousse dans la verticale, appuie dessus et sur les paupières pour les fermer. Je force, je bats des ailes, je m’oblige au mouvement, je grimace, j’active tous les muscles du visage pour me maintenir en suspension au-dessus de la chape. C’est une résistance, c’est un combat entre moi er la grande fatigue qui étend son ombre.

Perle Vallens

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Photographies

Photomaton. Photos d’identité réservées aux documents officiels, carte d’identité, carte de transport, où obligé de faire la gueule. Pas une mèche, pas un regard ne dépasse, ni un sourire. Aucune aspérité, nulle personnalité ne doit transparaître. Dépersonnalisés donc.

Photo de famille. On avait fait l’effort de tirages au début, d’albums photo, d’embryon narratif, d’un début de vie, d’un carnet de naissance. Après, stockées n’importe où, CD-Rom et DVD, clé usb, disque dur externe, mémoire d’ordinateur, de smartphone, de tablette. Démultiplication des espaces de stockage (et dans le même temps, numérisation des vieilles et très, voire très très vieilles photos argentiques).
Qui pour leur créer un nouvel album des 18 ans, qui pour une rétrospective, comme un accéléré d’instantanés, triés sur le volet, classés, rangés, leur choix ou le nôtre ?

Photo de blogging, de travelling. Photographier ce qu’on mange, au début à l’arrache, sans calcul, sans recul, sans soin particulier, avant prises de vues plus recherchées, mise en scène dans l’assiette, stylisme culinaire, ça voulait dire manger froid, en décalé, ne pas s’attabler. Et au restaurant, shooter sous toutes les coutures, déplacer son assiette, pour la lumière, pour meilleur angle de vue, photo flatteuse pour l’ingrédient phare. Et nappages voluptueux, sauces exubérantes, que ça déborde, que ça se repande. Food porn.

photo de croissants faits maison

Selfies. Version hyperconnectée des autoportraits, aussitôt capturés aussitôt postés sur les réseaux. Reflet de quel degré de narcissisme, de quelle nombriliste existence. Je suis en photo sur Facebook, instagram, x.. donc je suis. Nomme-moi, tague-moi, like-moi pour que j’existe.

Nudes. Le genre private du selfie, version imagée des sextos, pour plus que séduire, allumer, brancher, cette autre façon d’exister dans le désir voyeur de l’autre. Cette façon de draguer, photos plus ou moins déshabillées, plus ou moins explicites postées sur tinder, adopte, gleeden. Ou autres sites de rencontres, de libertinage, le nude s’offre comme une version immédiate, autonome, urgente de la photo érotique ou pornographique.

Photo érotique et pornographique. Du nude à la photo de nu, pour apprivoiser son image, celle de son corps, une histoire d’acceptation, il n’y a qu’un pas. Mais à la photo érotique, ou même pornographique, il y a un pas de géant, selon où l’on place le curseur (la photo de boudoir, ce stade zéro de l’érotisme). Il est alors question d’acceptation de sa sexualité et non plus seulement de son corps. Quitte à la mettre en scène. C’est une autre façon de s’afficher, de s’affirmer comme acteur sexuel et politique, puisque le sexe, les préférences et pratiques sexuelles, le genre sont politiques.

Photo artistique. Avec la photo numérique, tout le monde peut s’improviser artiste. Dis moi quel APN tu as, je te dirai quel artiste tu es. Recadrée, retouchée, retravaillée sur photoshop, lightroom, ou seulement bidouillée avec l’appli dédiée du smartphone, la photographie se lisse et se libère de ses carcans techniques et chimiques. Ou montages, collages numériques se métamorphosent en autre chose
Artisanal, classy, plus proche de l’art graphique, l’argentique a (re)conquis ses lettres de noblesse depuis le numérique. On dit vraie photographie comme on dit vraie recette en cuisine. Cette distance que l’on met avec la modernité excessive, ou comment l’on privilégie un certain savoir-faire, et l’authenticité de la tradition…
Quant au pola, il conserve son charme, celui de l’instantané, non retouché, gardé brut. L’un comme l’autre assument l’erreur, quand le numérique tend à la corriger.

IA, photographe ? Quelle vertu exploratrice, quelle dimension créatrice, cette forme « d’intelligence », utilisatrice des ressources numériques humaines mais dont les humains s’inspirent aussi, quelle évocation d’un pseudo-art pour justifier la génération d’images à partir de photos existantes, ce qu’on nomme magie plutôt que technologie.
Est-ce réellement de l’art ou le seul artefact de la technique ?

Perle Vallens

(écrit dans le cadre de l’anthologie d’été du tiers livre de François Bon, 40 jours d’écriture quotidienne. Je reprendrai d’autre façon, cette 18ème proposition…)

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En forêt

Le vent bat en brèche, ronge l’os et le sèche à la lumière lucide d’un soleil rétracté. Cerclé tracé des regards, une écoute animale, le flair orienté au nord, j’interroge l’horizon sur ma place véritable. Je ne parade pas, je me faire discrète dans le cortège végétal. Je me fais légère & statufiée dans les frondaisons, imperceptible pas, à l’arrêt.

J’existe quelque part, plus fort dans les forêts. Je soupire les futaies et les communautés de pins. Je me reconstitue dans les fougères hautes. Je m’aligne mieux les pieds dans la boue et les feuillages. Je respire.

Perle Vallens