C’est quoi l’homme ? une verticalité bipède avec un cerveau surdimensionné (paraît-il)
Oui mais c’est quoi l’humain ? Pétri de bonnes intentions – ou pavé, comme l’enfer – pourrait faire le bien, s’entête au mal A savoir : l’humain confine au dieu par excès de confiance en soi
Et c’est quoi l’animal ? Quadrupédie poilue peut-être □ ou peau lisse qui avance sur son ventre □ ou bête à bec plumeté qui se prend pour un avion □ (cocher la case)
Oui mais c’est quoi bestial ? qui se comporte comme, et puis non, plutôt comme, enfin cruel, quoi ! En vrai, du genre à déchiqueter avec crocs et griffes que l’humain possède en nombre suffisant, contrairement à plein d’espèces animales.
C’est quoi brutal ? La brute est à l’humain l’épaisseur de sa main et de son esprit
C’est quoi vil ? A ne pas confondre avec cité (le citadin pouvant toutefois être vilain) situé bien bas dans la hiérarchie, ou au contraire trop haut (comme on dirait péter plus haut que son cul)
C’est quoi bête ? Se dit d’un homme moins intelligent qu’un animal (et dieu sait s’il y en a) en tout cas plus âne qu’âne (mon frère âne, vois-tu venir Stevenson?) S’il faut rendre justice, l’âne pas si bête juste têtu mais moins buté moins obtus que certaines bêtes d’hommes
Jean-François Fourtou – la famille des hybridus – fondations Datris
Le jour où les oiseaux se sont tus, le jour où ce qui brille s’est éteint, où les effigies animales, tous les animaux, leurs membres arrachés, bandés, tombés, où les trafics de leurs peaux sacrifiées, vendues, où leurs visages disparus, sans yeux pour nous regarder, où retrouver le lien dans les griffures artificielles végétalisées, où retrouver les mots enfuis, les mots qui font sens dans les rudiments et les cris. Dis-moi ce jour où la lumière passera ailleurs quz dans le filament de tungstène de l’ampoule. La lumière encagée, dis-moi qu’elle sera enfin libérée.
Je cherche dans le frémissement des néons le flottement d’un feuillage, dans l’instant citadin, sur les trottoirs parisiens l’empreinte des forêts anciennes. Je cherche l’invisible dans vos façades et vos regards. Ce que je vois devient une multitude d’histoires éclatées, des pétales qu’on assemble. Se dessine une vie à part entière.
Tous, têtes hirsutes, saillies au bout du col, tiraillées, désaxées, regardant dans la mauvaise direction plutôt que celle de l enfance qui résiste et croise tous nos âges advenus, de vieillesse et d’incertitude.
Il nous faut retrouver la vibration des plantes jusque dans nos doigts, et dans l’esprit monté à graines refleurir, laisser grandir nos liens, nos proliférations carbonées en faire nouvelles pensées, idées hybrides, fertiliser nos existences.
S’aligner reflets verts ondulatoires comme chair réactivée, la chaleur d’un éveil. Dans l’œil tressaillera alors une résurgence lumineuse.
J’ai la joie d’exposer Les Insignifiantes du 30 septembre au 31 décembre à la librairie Orange bleue à Orange (Vaucluse), librairie amie chez qui j’ai eu l’occasion de donner lectures de ceux qui m’aiment (éditions Tarmac) et peggy m. (éditions la place).
A l’occasion de l’exposition, j’aurai également le plaisir de lire quelques extraits de l’essai en cours le 25 octobre 2024 à 19h00. Si vous êtes dans le coin, je serai ravie de vous y rencontrer et d’échanger autour de ce projet.
La foule se masse toujours dans la même direction, elle préfère se masser que s’espacer
La foule est parfois si compacte qu’elle ne laisse pas passer la lumière
La foule se fixe des rendez-vous et personne ne manque à l’appel
Aux avant-postes de la foule il y a une mini foule
On ne choisit pas la foule, c’est elle qui nous choisit
Le règne de la foule est dans la grande foulée, tous d’un même pas
La foule a des gestes désordonnés
La foule défile sans bruit (mais tout le monde sait que c’est faux)
Sans boussole la foule perd toujours le nord mais y trouve une certaine gloire
Le nord oriente le mieux ce paysage froid qui fait défaut
Le nord est une voix lointaine que la foule écoute pour s’orienter
Emporté par la foule qui s’élance, le nord s’apparente à une danse
Le nord est une clé Le nord est un souvenir Le nord est une illusion
Sur la carte, le nord désigne l’inatteignable qui est souvent l’inattendu
Ce que la foule n’atteint pas, elle le rêve Car la foule dort d’un même, d’un seul oeil De l’autre, elle regarde le nord
Dans l’œil de la foule le nord est déficitaire
L’ennui est la distance qui sépare l’attente du nord de celle du futur L’ennui est le principal agent d’érosion de la foule qui attend quelque chose du nord sans savoir quoi précisément
L’été a marqué une pause dans les ciné-poèmes mais les revoici, sans doute plus espacés. Le ciné-poème 51 sur un extrait de close-up d’Abbas Kiarostami s’intitule La route brille. Bon visionnage !
Il y a cet endroit qu’on habite maintenant, ce lieu familier, intime qui nous accueille dans notre entièreté, où l’on réside, où l’on vit, et tous ces autres par lesquels on est passé, qui nous ont vu grandir, nous transformer, être, vieillir. Qui peut dire où nous habiterons demain ?
On habite un endroit où l’on demeure, ça veut dire y rester un certain temps, y faire son nid. Peut-être un jour, un mois, un an ou dix. Peut-être même toute une vie au même endroit.
Ce qui s’habite s’habille, se nomme, s’installe dans notre vie, devient central, peut-être essentiel. On s’y installe, même de façon éphémère. Sinon on n’habite pas vraiment. On occupe un espace un moment, c’est tout. Pour habiter il faut se lier, se nouer avec un lieu.
On habite un appartement, une maison, une cabane, tiny house, ou encore une roulotte, une péniche, un camping car. Longtemps j’ai rêvé d’une demeure flottante, d’un espace mouvant à habiter, qui me déplacerait, me désaxerait, à mesure qu’elle se déplacerait elle-même. Une habitation mobile. Un mobil home.
On habite une ville, un village, une région, un pays, qu’on fait nôtre. On peut même habiter un bout de trottoir, un pont, une ruine, une clairière, si on y reste un peu. Peut-on habiter une route, un chemin, une rivière ? Y rester, y revenir comme un lieu avec lequel on tisse un lien, y laisser un peu de soi à retrouver la fois d’après.
Chacun rêve d’un toit à son image, qu’on peut habiter seul ou à plusieurs. J’habite un peu, beaucoup, passionnément avec toi toi et toi qui ne seront plus là demain, comment habiter alors, sans lui, lui, eux, elles ?
On habite bien ce qu’on aime, on s’ouvre, on écarte nos bras, tout l’espace qu’on habite peut être habité par d’autres qui viennent, s’en vont, vivent. On est soi-même habitation pour l’autre. Mon ventre a été habitation où durant quelques mois grandir, se nourrir, devenir.
On habite de ses yeux, de ses mains, on mesure l’empan de son habitation, ses ouvertures faites nôtres. On habite une aura, un esprit, celui d’un lieu, on habite son imaginaire, ses évocations, ses évolutions, on accompagne. On habite de phrases, de mots pour dire cet endroit qu’on habite.
Habiter, à comprendre comme avoir l’habitude d’un lieu, est-ce effet de syntaxe, habiter un lieu comme on habite le langage ?
Sidonie Gabrielle Colette et Jean Cocteau, c. 1950 (Archives Charmet)
J’adore la regarder regarder le monde depuis sa fenêtre qui donne sur les jardins du Palais-Royal, provinciale au cœur de la capitale, c’est tout un petit monde familier de proches et d’amis en contrebas. C’est elle qui le dit, le Palais-Royal est une toute petite ville de province dans Paris. Tout le monde s’y connaît et s’y parle. Paris de sa fenêtre prend une autre couleur, je trouve. Et ce n’est pas Jean Cocteau qui me contredira.
J’arrive au 9 rue de Beaujolais. J’y déjeune avec Colette et son cher Jean. Avec Jean et sa chère Colette. Nous y goûterons des plats simples et savoureux, de ceux qui ont leur préférence à tous deux. La mousse au jambon, aérienne, suave, un appareil à soufflé en réalité, c’est un mets d’une grande légèreté à base d’ingrédients à la portée de toutes les bourses. Et en dessert la fameuse flognarde des privations de la guerre, que Colette a popularisée auprès des femmes pour faire face aux pénuries. Il faut trois fois rien : farine, œuf, lait, pommes, un rien de sucre pour caraméliser cette grosse crêpe roborative mais irrésistible. Cette petite couche de sucre croustillante, nous en raffolons tous les trois. On est certes loin du Grand Véfour ou du menu Goncourt de chez Drouant, du homard de l’une et du turbot de l’autre, mais il y a un temps pour la haute gastronomie et un temps pour la cuisine paysanne. Souvenir d’enfance, recette de tresse chapardeuse – sa couleuvre de cheveux – au verger ou flânerie gourmande de vigneronne de la Treille-Muscate, le repas s’accompagne d’un bon vin, de Bourgogne bien sûr. Aujourd’hui Colette me baptise au Nuits-Saint-Georges, une première ! Tu penses, je n’ai pas les moyen de me payer un tel cru, moi. Mais elle connaît tellement de monde partout, et tant de bons vignerons. Jean ne se contentera d’eau minérale aujourd’hui, il ne laissera pas sa part au chat (de son amie). Plus tard dans la soirée, il nous préparera un cocktail au pifomètre, qu’il accompagnera d’un cigare, une esquisse au trait, un portrait minute de Colette à mes côtés pour nous immortaliser. Je me regarderai alors comme une autre elle, plus étroite, discrète, je tiendrais dans son mouchoir.
J’aimerais comme elle cultiver sa pugnacité, trouver le chic suprême du savoir-décliner. Arraisonner comme elle la souffrance et la vieillesse. Pour m’encourager, elle me dit que je ne dois pas perdre le goût de me parer, de me maquiller, c’est autre façon de résister. Tu sais, je n’ai pas encore rencontré une femme de cinquante ans qui fût découragée, ni une sexagénaire neurasthénique. Jean écoute d’une oreille distraite ces conseils féminins. Dilettante esthète entonne Satie du bout de ses lèvres fumeuses. J’aimerais n’avoir comme eux deux ni domaines interdits ni routes brouillées ni seuils effacés.
Perle Vallens
(écrit durant les 40 jours d’été 2024 du Tiers Livre de François Bon)
Il n’y a pas de commencement précis, il y a des faits, des anecdotes, des péripéties. Tout se replie dans l’histoire.
Il y a une mère et son fils, aujourd’hui seuls. Ils vivent ensemble. Il n’y a pas de père. En tout cas présent avec eux. Il y a eu un père sans doute un jour mais quand ?
Ce qu’on sait. Ils vivent dans un petit appartement, un petit immeuble dans une rue en périphérie d’une petite ville gardoise. Une ville de taureaux et de soleil, de chevaux et de férias. Elle vit du tourisme, cette petite ville, et la mère travaille précisément à l’office de tourisme de la petite vile gardoise.
Il se dit qu’elle aurait vécu en dehors de la ville, au milieu des champs. C’est ce qu’il se dit, sans que personne n’en sache davantage. On peut imaginer le mouvement des hautes herbes agitées par le vent, un mouvement continu, ralenti ou vif selon les jours, un mouvement qu’on ne peut inverser dans le flux de l’histoire, dans celui de la vie. Chaque tige qui se balance en est l’illustration infime, chaque fourmi est un personnage de l’existence de cette mère et de son fils, chaque détail microscopique, chaque molécule le surgissement invisible, chaque être unicellulaire en modifie l’équilibre, l’avènement des épisodes, chaque événement s’enchaîne selon une logique qui échappe au commun. Comment pourrait-il en être autrement ?
L’enfant est né le 2 janvier 1918 comme en atteste le livret de famille. Il n’a pas été reconnu par le père. Il porte le nom de la mère. Il porte son sourire et son regard bleu. Il a vécu son enfance dans ce coin de France méridionale, où les autres parlent avec un accent hérité des grands-parents plus que des parents. Ça chante et sonne dans les frémissements de cigales et de pétanque. C’est ce que disent les Parisiens qui passent à l’office de tourisme pour prendre leurs renseignements sur les événements locaux et les festivités d’été. Mais de loin, la vague banlieusarde, la parentèle de la mère, vaguement dédaigneuse de cette exilée provinciale, mésestime l’absence paternelle, inimaginable.
Elle aurait pu faire quelque chose de sa vie. Elle aurait pu être quelqu’un, une personne importante. Elle aurait pu avoir une vraie carrière. Au lieu de ça, elle est devenue mère. Voilà aussi ce qu’il se disent. La sœur est chef d’entreprise, la cousine est professeur d’université, alors forcément, elle, dans sa bourgade du sud, dénote, détonne et explosive contrefaçon des possibilités d’expansion, des avènements féministes. Quelle sens des priorités ! Elle serait désespérante si l’on avait pas autant pitié.
L’enfant va à l’école communale, mixte, mêlée, que la République entend comme inclusive. Toutes nationalités, tous sexes, voilà qui est un bon début dans la vie. La mère partage cet avis du plus grand nombre. La mère est sereine, voit l’avenir de son enfant comme meilleur que le sien. A peine entré en CP, il sait déchiffrer mieux que personne son nom et son prénom, Roche, Thomas. Mais sa généalogie à demi ignorée. L’enfant sans père s’en contrefiche si ce n’est les questionnements des autres enfants auxquels il ne répond jamais. C’est forcé, il ne sait pas.
La mère n’a rien d’autre que lui, le fils est tout, elle n’a que lui. C’est une lourde charge, dit-on, seule avec enfant. Ça revient à dire, seule. Car un enfant n’est pas tenu comme réelle compagnie, mais charge mentale. Comment fait-elle ? On lui laisse entendre qu’elle ne peut y parvenir seule, qu’il faudrait un homme, comprend-elle, un homme. Parfois elle lit sur son smartphone, « Vous avez atteint votre limite » et elle le prend pour elle personnellement.
Le père était-il fou pour avoir abandonné son fils ? Il est aujourd’hui ce fantôme qui hante les nuits de l’enfant, une silhouette dans l’ombre, une forme floue, lointaine, auquel il ne s’est pas encore identifié, auquel il n’est pas apparenté. Il s’encourage. Il espère lointainement être le fils de sa mère mais aussi de son père. Comment faire ? L’enfant s’engouffre dans un récit sans borne, un récit imaginaire qu’il enjolive à mesure des jours. Le père mal défini s’illustre pourtant de haute lutte, super-héros peut-être, figure stylée, hors pair.
La nuit, l’enfant rêve parfois du père. Au réveil, il se révèle seul, sa mère à son chevet, sa mère et le bol de lait, les céréales molles, la saveur trop sucrée pour un éveil franc, le sucre c’est bon pour se rendormir, pour rester devant la télé, la cuillère à soupe trop douce pour sectionner la bouche, pour faire avouer les vérités. L’enfant complaisamment s’oublie devant un dessin animé, plonge la cuillère trop sucrée, chasse une mouche, porte à la bouche le non-souvenir du père, digère le nom de la mère devenu le sien, entre une poussée de pré-molaire qui le fait saigner. Les dimanches matins ne sont pas assez tendres.
La date de naissance ne coïncide pas avec l’humeur, avec le caractère de l’enfant, dit la femme. Elle tire une carte et sa moue désigne le non respect des valeurs, de la suite à donner. L’enfant devrait être comme ci ou comme ça, alors pourquoi les cartes disent-elles l’inverse. La mère se désempare, se déleste de ses superstitions car comment ferait-elle sinon ? La mère veut juste qu’il grandisse à l’abri du besoin et des qu’en-dira-t-on, en dehors des idées que les autres se font d’elle et de lui. Idées préjudiciables, se dit-elle.
L’élever, lui apporter la juste dose de nourriture et d’amour maternel. Ni trop, ni trop peu. A sa mesure. Ce qu’elle sait être capable de donner sans décevoir. Décevra-t-elle ? Comme elle a pensé décevoir celui qui est parti. Craindre le désamour du fils comme celui du père. Allure de chatte en retrait, laisser lâche le lien et libre d’aller l’enfant, mais reste la présence, attentionnée, attentive, une surveillance animale, une complicité sans contention, une confiance de mère, non d’amie, sans sévérité, d’une justesse qui se dit reconnaissance.
Ce que disent les voisins ? Un fils bien élevé mais un peu sauvage. Une mère isolée, taiseuse, mais sans histoire, d’une discrétion qui confine à la disparition. Personne ne trouve à s’en plaindre. Nous comme eux, moins que quiconque, qui méconnaît l’histoire de la fuite ou de l’absence. Zéro père, qui trouverait à médire ? Ici, personne. On les laisse tranquille. Changement de mœurs et de société, vous comprenez, aujourd’hui n’est pas comme hier, ça se fait d’élever son enfant seule, rien de répréhensible à ça.
Il y a quelque mois, on au vu roder un homme, on l’a vu zoner aux alentours. Il a fini par rencontrer la mère, il y a eu discussion âpre, il y a eu heurts, il y a eu cris. Et le fils, de loin qui se demandait qui était cet homme avec qui sa mère se disputait. Elle a dit, rien, personne, un ami. Qui n’est plus un ami a pensé l’enfant. Puis il est retourné jouer dans sa chambre. L’insouciance est une couverture polaire qui tient chaud aux genoux écorchés.