Sur demande expresse, ce nouveau ciné-poème a été réalisé sur un extrait de Matrix (L&L Wachowski).
Catégorie : prose
Ronger

Tu ronges depuis le bord externe de l’ongle, taillant, épointant, limant l’irrégularité que tu as toi même créée. Il faut retrouver la forme ovale, harmonieuse, l’arrondi que tu t’appliques à rectifier, il faut éliminer les défauts, les découpes de travers, les départs à l’oblique. Le son crisse, celui de tes dents qui entament et mordillent. Le son te remonte dans l’os de la mâchoire jusqu’à celui du tympan, créée une caisse de résonance, son marteau, ses crispations.Tu ébarbes, tu rognes les petites peaux, les cuticules, tu tires dessus avec les dents puis tu replies les doigts à l’intérieur de la paume. Tu observes, tu détailles chaque progression, les dimensions rétrécies, tu sais que dans peu de temps, ce sera trop tard, que tu ne pourras plus rien faire ni poser un vernis ni même des faux ongles, il n’y aura plus assez de surface pour une manucure de secours. Tu arracheras ce qui subsiste de crasse sentimentale sous la cornée. Tu racleras, tu suceras, ravalant chaque mot perdu sous le bombé blanc, la lunule encore vierge de ta rage et buvant les dernières paroles, le suc planqué sous la rainure. Après, tu t’attaqueras à la chair, détachant de petits morceaux, d’infimes éclats de peau, d’insignifiantes parcelles du territoire, du pourtour de l’ongle, parfois jusqu’au sang. C’est à la première tache laissée sur ta manche que tu te diras qu’il faut que tu arrêtes cette détestable manie, ce geste compulsif, ronger tes ongles jusqu’à l’os.
Perle Vallens
Ciné-poème 31 : noyade recommandée
Assez court, ce nouveau ciné-poème, noyade recommandée, sur un extrait du film de Krzysztof Kieślowski, Trois couleurs : bleu. Bonne séance !
Rencontres Estivales de la Velouse/festival Charly


Les Rencontres Estivales de la Velouse se dérouleront du 18 au 20 août 2023 à Charly (Cher). Trois jours de performances, scènes ouvertes, siestes poétiques, ateliers… autour de la musique, la danse, le théâtre, la poésie, la photographie…
Y seront exposées plusieurs oeuvres à partir du 10 août en extérieur et dans une éphémère maison de la poésie en partenariat avec La Péninsule – maison de la poésie du Cotentin.
Je n’y serai pas physiquement mais y seront présentés plusieurs de mes vidéo-poèmes, photo-poèmes/poèmes graphiques, aux côtés d’artistes, poétesses et performeuses : Maud Thiria, Hortense Raynal, Guylaine Monnier, Milène Tournier, Corinne Le Lepvrier, Elisa Darnal, Adeline Miermont-Giustinati et Lo Moulis.
Ciné-poème 30 : à travers les ombres
C’est déjà le trentième ciné-poème et c’est sur un extrait de la Belle et la Bête de Jean Cocteau que je vous présente à travers les ombres.
Une foule

Sur les talus, dans les prairies, il y a un enchevêtrement végétal qui s’enracine, s’agrandit, conquiert. Dans le vert il y a foule.
Celle qui envahit terrains vagues et bord de route, là où le sol se donne trop de peine et s’épuise.
Celle qui rampe, se ramifie, rhizome n’est pas poison pour révéler la gravité d’une terre trop limoneuse.
Celle qui vole, ses aigrettes parsemée par champs, s’essaime et se reproduit plus vite que le vent qui les entraîne.
Celle qui se plante épineuse dans la pulpe du doigt mais inflorescences bleutées, capitules et ombelles, disséminent ses charmes à grande distance.
Celle qui court par stolons rases campagnes illuminées de son or.
Celle qui se propage, ligneuse, vigueur de jeunes plantules jaillissantes, aiguillonnent acérées les chairs griffées rougies de leur sang et du jus de son fruit d’été.
Celle qui lancéolée, ses feuilles en rosettes, disperse ses graines aux oiseaux, et son mucilage dans les gorges.
Celle qui se hisse à l’assaut, grimpante assidue, ses attraits rosés et mellifères.
Celle qui, ses feuilles basales, pétiolées, sa progression pionnière en bordure des fossés, assure la procure de la glèbe.
Celle qui goûte les friches, fructifie de cœurs renversés ou petites bourses de qualité hémostatique.
Celle qui éclate ses capsules, se disperse en sous-bois, son port tapissant s’ombrageant, rougeâtre, et sa saveur, sure.
Celle qui s’étale, s’enfourrage, le sort garanti au nombre de folioles, dentées, la morsure du destin pour capturer la bonne fortune.
Perle Vallens
Savage daughters, vidéo-poème
Sortie brève des ciné-poèmes avec cette vidéo qui narre de mère à filles une histoire de transmission d’un certaine sauvagerie. Une forme d’hommages. Une forme d’amour.
Pente savonneuse

Je fais passer le savon encore sec mais doux sous l’eau, le temps de le dissoudre, de faire mousser. Il glisse. Il m’échappe et tombe au fond du lavabo avec un son mat. La discrétion de la chute, cette pudeur de l’échec. Je me dis humilité n’est pas humiliation. Je n’ai pas honte de mes fêlures, de mes faillites. Je me relève toujours, et toujours lentement parce que le rebord du monde est aussi glissant que la faïence humide. Je repose le savon et je rince la glycérine qui fait une couche fine, surgrasse. Voilà, je m’en lave les mains. Rien de ce, de ceux qui m’entourent ne peut freiner mon avancée. Je ne me laisserai plus impressionner, dénigrer, flouer, négliger, mépriser, moquer, maudire. Exit methylchloroisothiazolinone. Exit sulfate et parfums de synthèse. Existence vidée de ses substances superflues, nocives, nettoyée de son superflu. Je me débarrasse du surnuméraire, je me purge du surplus. Je me purifie. Je m’épure. Ma main propre et maintenant sèche sait bien qui je suis. Et si elle me sort par le bras c’est pour assurer mon indépendance. Nul tressaillement, nul haussement de cil, froncement de rides pour barrer le front autant que la route que je me suis assignée. Aucune planche savonneuse sous mes pas. J’essuie mes plâtres, l’enlève la poussière et je marche. Droit devant.
Perle Vallens
Salivaire

Les salives débordent des bouches et avec elles les mots qu’on a empêché de sortir
cloués au mérite de la gorge s’imbibent d’un jus trop épais pour passer
C’est un crachat mélancolique un trop plein sans calcul sans considération qui qui n’a pu entendre prononcer qui n’a pu claquer en retour sa réponse à la non question
Les bouches sont des cloaques d’où s’extirpent avec peine les dernières volontés
de la journée
clapotis tendres en va et vient dont on ne sait s’ils ont encore un sens
Les vœux se chantent selon ciel clément selon clavier bien tempéré
on laisse traîner un peu de Bach au palais pour éviter le pourrissement
une mesure ou deux suffisent à apaiser la canine plantée dans les aigus
la molaire sur la langue râpeuse qui écorche le nom
suffisantes à diffuser songe lénifiant sa lotion de toujours
Combien de kilomètres avant les dernières notes
combien de temps avant le dernier tempo lent fondu dans les bouches
Perle Vallens
Ciné-poème 29 : claquer le réel
Retour aux ciné-poèmes avec ce court n°29 sur un extrait d’Inception de Christopher Nolan : claquer le réel.