Ce vendredi 7 avril, je suis invitée sur le plateau de Radio Galère (à Marseille) dans l’émisson Poésie in ze city, à parler de ceux qui m’aiment au micro de Junie Lavy, l’animatrice de l’émission dédiée à la littérature et à la poésie. J’y serai aux côtés d’Olivier Bastide comme lors de notre lecture à deux voix à la Librairie Orange Bleue en février dernier, puisque tous deux édités par les éditions Tarmac. Nous aborderons notre parcours littéraire et lirons chacun des extraits de nos recueils respectifs, parus tous deux en fin d’année 2022. L’émission est en direct mais vous pourrez la réécouter en podcast sur le site de la radio.
Deux territoires où le toucher peut exister là où l’existence touche chaque territoire chaque portion d’existence se touche du bord de l’extrême bordure de territoire là où ce qui se touche existe enfin là où ce qui se existe d’espace dans le territoire se touche comme une peau du monde qu’on pèle chaque parcelle de territoire existant dans l’action de toucher ce qui nous touche c’est cette existence là, palpable, le territoire nous délimite dans ces corps qu’il faut toucher qu’il faut toucher enfin pour se sentir exister ce qu’il faudrait c’est toucher les fantômes pour qu’ils existent
Les fantômes sont des existences qui visitent nous visitons chaque existence comme des fantômes chaque fantôme existe à travers notre existence chaque fantôme se visite comme un miroir dans lequel on existe nos existences sont autant de preuves que les fantômes nous visitent chacune de leurs visites nous fait exister davantage, nous fait nous sentir plus vivant car nous visitons la vie et nous existons au-delà de nos fantômes
C’est sur un extrait de Stromboli de Roberto Rossellini que ce seizième ciné-poème, harponnés, se fait entendre, celui de la scène de la pêche au thon.
Pour ce nouveau ciné-poème, je vous emmène dans l’univers particulier d’un cinéaste grec,Yórgos Lánthimos, avec un extrait du film Canine. Ici, la violence n’est que suggérée mais elle agrippe. Par contraste, le ciné-poème s’intitule la caresse du monde.
La journée commencerait comme ça, par une pièce aux murs blancs et suintants, dans les flaques noires, leur reflet de café froid, le flottement nauséeux d’une gueule de bois, cette persistance floue et ces haut-le-coeur. Dans une remontée tout l’alcool régurgité en même temps que les rares souvenirs de la veille. Ce gars au regard incessant. Pressant plus que nécessaire. Insistant. La journée entière pourrait se passer dans ce regard là et dans son vomissement. Elle se passerait dans l’image de l’image, dans l’oeil qui cherche l’indice dans la bouche qui tente de prononcer mais reste muette. Interdite de séjour la langue dans l’interrogation, dans l’incertain soupçon, dans l’espace de l’instant. Le jour se délite à répétition, se distend et c’est toujours la même minute, le breuvage et le sourire torve du type au bord des lèvres. Le nom est effacé, pas l’impression de déjà vu, de réitération. Le temps tout entier absorbé dans cette parcelle d’hier qui empêche aujourd’hui d’être pleinement. Tout est machinal, tout est machination pour t’enfermer dans ce dégoût de l’autre et de toi-même. Le premier pas suivi d’un deuxième et tout s’enchaîne pourtant, après ce café, la douche au grand de crin t’ôter tous les grains de ta peau. La salissure frottée. Dépecée. Il faudrait une mue. Les vêtements encore trop près de ton corps mais pas suffisamment couvrant. Tu penses catsuit, cagoulée, invisible. Tu longes les murs, disparaît dans leurs anfractuosités. Tout le monde te regarde marcher, traînant ta honte et ton effroi. Tout ce que contient le tram te terrasse d’un trait. Biffée et surlignée en même temps. Tu voudrais être page blanche. Vierge. Leurs yeux sont crachats. Tu ne peux te cacher nulle part. La faille sous tes pieds n’est pas assez large. Estomac noué, cerveau encombré d’images fixes, acouphènes, frissons. Tu as tous les symptômes d’une journée de merde dont les heures comptent triple, dont le soir s’éloigne à mesure qu’elle passe. Tu attends la nuit. Le noir complet. Pour y disparaître aux yeux du monde. Perle Vallens
C’est Wim Wenders qui s’invite cette fois, sur un extrait de Paris-Texas (qui sort cette année en copie restaurée), le tout début du film pour être précise. Ce treizième ciné-poème, qui s’intitule Assoiffés, ne vous portera pas malheur, promis !
Pelage fauve ou miel, que dit-on pour les chats ? Poussiéreux d’avoir voyagé. Ses territoires étendus, dangereux, d’où le risque n’est jamais absent, il porte clochette et s’en va chaque jour, qu’on dirait journey. C’est le chat de la voisine, l’arpenteur, fureteur de nouveaux sentiers, de chemins inconnues.
Que disent ses yeux oblongs, jaunes que je ne sache déjà ? Où vas-tu, chat, quand tu traverses la route ? Combien de kilomètres à pattes ? Combien d’arbres escaladés ? Vas-tu jusqu’au premier village voisin ? Jusqu’au massif ?
Il me dirait qu’il musarde dans ses pérégrinations, qu’il suit des yeux un papillon, une abeille. Il me dirait qu’il secoue ses coussinets posés dans une terre trop humide. Il y laissera ses empreintes que personne hormis l’enfant curieux repérera en pisteur. Il me conterait les acrobaties, le passage du muret, les sauts en souplesse pour atteindre le trottoir, l’œil aux aguets avant de traverser, tu vois, il ne s’est pas fait écraser. Il a passé le parapet, le petit pont, les pierres pointues. Il a suivi le fossé, reniflé les premiers pissenlits. Il a joué avec les aigrette. Il a éternué.
Jusqu’où es-tu allé aujourd’hui ?
Il parle sa propre langue qui dit qu’il a suivi un compère jusqu’à S. et que ça fait une trotte. Il a coursé des corbeaux, pleine volée de plein champs. Mieux que les chiens des fermes qui sont enfermés derrière les barrières. Il signale un changement notable à l’entrée de cet autre village. Les hommes retournent la terre du rond-point et ça sent le frais jusque dans ses moustaches. Il frétille du printemps annoncé et c’est la promesse de plus longues virées à travers la campagne.
Il se purge au passage d’herbes fraîches et lape un peu dans une flaque d’eau. Il pénètre dans le cimetière, il aime bien de temps en temps, c’est calme, ensoleillé, il se frotte aux tombes toutes gorgées de lumière. Il longe les rangées d’amandiers et se laisse submerger, pluie de pétales sur ses flancs battus par le vent.
Demain, il ira peut-être du côté de M., va savoir.
A l’invitation de Adeline Miremont-Giustiniani, j’ai assisté à son atelier sur le thème de l’Autre, à l’occasion du Printemps des Poètes 2023 – Frontières. Elle s’est appuyée sur divers textes ainsi que sur des encres de Marc Laot, actuellement visibles à Cherbourg (jusqu’au 12 mars). NB Adeline Miermont-Giustinati a fondé une association pour promouvoir la poésie dans tout le Cotentin. La Péninsule propose des lectures, des rencontres et des ateliers d’écriture. Un soutien pour un soutien à la poésie…
Je mets ton visage dans le mien J’en fais le tour et c’est comme t’entourer entièrement comme cerner de près comme encercler ton sourire dans le mien comme me laisser bercer dans son contour Je mets ton œil dans mon œil et c’est tout ton visage qui déborde qui s’invite sur mes lèvres Ton visage me dit quelque chose de ta vie de ton pays me dit une façon différente d’être toi d’être moi Ton visage comme une caresse restreint l’espace se fait miroir où je me regarde comme je te regarde Ton visage se reflète se définit comme semblable comme fraternel comme fruit d’un souffle commun cet air qui circule entre nous que nous buvons tous deux que nous partageons Ton visage ne se refuse pas il s’offre il s’élance et n’a d’assaut que sa transparence que sa force tranquille et sa quiétude Je reçois ton visage comme un cadeau
…
L’autre : celui d’ici ou d’ailleurs, celui qui vient de loin ou de tout près, celui qui a fait un long voyage ou qui a seulement traversé la rue, celui dont je croise le pas ou le regard
L’autre : celui avec qui je partage plus que je ne saurais dire, celui qui me frôle ou qui me touche, celui qui me suit ou me précède, celui qui ne s’enfuit pas, celui que je regarde sans doute ni peur, celui que je prends dans mes bras
L’autre : celui qui ne sait pas qui je suis, dont je ne sais pas qui il est, celui que j’observe de loin, celui qui s’arrête au bord de ma route, celui qui emprunte la même voie que moi, celui qui m’accompagne une heure, un jour, un mois une vie
…
Tu as dans le regard un feu qui ne s’est pas encore éteint il reste un frémissement d’après la brûlure d’après l’intense brasier d’après les douleurs
Tu as dans le sourire la force de toutes les femmes, la patience et la sérénité, la perception de ce qui doit être et de ce qui sera
Tu as dans le menton cet air calme de monument, cette pliure d’avoir été mère et l’apparence tranquille, décidé d’une existence qui a chanté autant qu’elle a pleuré
Tu as dans l’ovale de ton visage, la sculpture de tous tes instants de vie, l’équilibre entre les racines profondes et la fleur décidée à s’ouvrir encore
Tu as l’aura et la grandeur qui dépassent les statures, qui transperce et terrasse l’adversité
Car tu as traversé tous les âges de la vie et tu es toujours là