atelier Laura Vazquez·écriture·hommage à·prose

Par ses mains

On l’a dit fougueuse, nerveuse, sanguine, rebelle, irréversible. On a dit l’animosité familiale. on a médit sa liaison, son travail. Elle a trimé, elle est allée sur les chantiers, a porté lourdes charges, a ramassé l’argile. Elle a trimé pour lui avant de penser à elle, à sa vocation, sa vie.


Il disait qu’il lui avait montré comment trouver l’or mais elle n’avait besoin de personne. Elle a su seule modeler, faire saillir, un trait, un regard. Elle a su seule évider, creuser, polir, trouver la lumière qui se dissimule dans la pierre. Elle n’a jamais eu besoin de lui pour ça. C’est de son amour qu’elle avait besoin. Il disait qu’elle était tout, sa part de ciel en ce bas monde. Après il a pleuré, c’est vrai, cet ours, ce colosse. On lui a conté les larmes, les regrets. Il a pleurée celle qu’il aime. Mais il l’a abandonnée.


Dire qu’elle s’est humiliée, à genoux comme son implorante qui lui a donné tant de fil à retordre.
Dire que la nuit, elle couchait nue pour mieux penser à lui. Elle faisait semblant de croire qu’il était là, avec elle. Mais rien sinon l’absence, le silence de pierres charriées, la blancheur du marbre dans le blanc de l’œil, son éclat partagé à même la fange. L’absence est l’abcès qui crève son cœur, qui ronge son esprit.


Il disait partout qu’elle était folle. Sieur la Fouine et consorts, tous ces marchands d’art qui se sont détournés. Sauf Blot qui lui a pris onze œuvres pour sa galerie.
Elle ne vivait pas de son art. Elle était terrassée par ça. Une douleur ou un affront.
Crachant sur les crevures. La bande à Rodin.
Et pas le sou pour vivre.


Son frère l’adorait, pourquoi donc l’aurait-il fait enfermer avec des folles ? Elle n’était pas folle. Elle était juste très fatiguée. Toute la journée, c’était simagrées et grimaces, et hurlements, et verbiages sans aucun sens, et silence. Encore et toujours ce silence intérieur. Si seulement elle avait eu de quoi sculpter. Mais ici rien, ni édredon, ni seau hygiénique, chambre vide de misère et de froid. Elle était frigorifiée, et ce n’étaient pas les mauvaises soupes qui pouvaient la réchauffer ou la nourrir. De quoi l’accusait-on ? D’avoir vécu seule avec ses chats, d’avoir la manie de la persécution. Ce qu’on ne dit pas, peut-être ce qu’est péché à expier : avoir avorté.

Elle a supplié sa mère. Elle a supplié Paul. Jamais ne perdait espoir, écrivait, suppliait. Elle pensait toujours qu’il allait la faire sortir d’ici, la reprendre. Au pire elle serait allée à l’hôpital ou au couvent. Ils l’ont tous abandonnée, tous rejetée. Jetée en cachot parce que cette soit-disant chambre ou une geôle, c’est du pareil au même. Ici est immense solitude. Ici est un gouffre où elle est enterrée vive. Là où elle tangue, elle s’accroche à l’idée de liberté comme une branche qui ne fait que ployer, jamais ne rompt. Vingt ans qu’elle ploie avec elle. Ployée jusqu’à la fin, de plus en plus tassée sur elle-même.

Ses mains sont tombées, inertes. Mains coupées du corps. Ses mains de bataille ne taillent plus. Ses mains scribouillardes en vain. Ses mains incarcérées. Mais ses mains de précision, de joaillière ont tissé l’œuvre, ont pétri la peau dans la matière brute. Les mains ont fini par fusiller les regards critiques, les voix critiques d’une autre époque. Les mains sont sorties grandies, légendaires de l’épreuve, de la maladie, de l’abandon, de l’enfermement, de la mort. Les mains sont aujourd’hui glorifiées de tant de beauté surgie d’un bloc de pierre froissée. Les mains célébrées : une grâce.

Perle Vallens

atelier Tiers Livre·écriture·photo n&b·prose

Avoir sa barque (#l’impossible retour)

On y pense comme on s’oublie. Il y a une langueur comme pour stagner, rester, établir un camp de base dont on ne se relève pas. Et quand on se lève c’est déjà trop tard. Ce serait un recul ou un rêve.Les sourires ont marqué nos espoirs d’une autre vie. Les regards se sont gravés pour nous dire de revenir. Nous ne sommes jamais revenus.
Nous avions longé ces baraques, ces maisons de pêcheurs et l’unique hôtel, son bar où nous descendions des bières. En une journée, nous aurions pu faire le tour d’ici (et nous l’avons fait, en partie). Nous ne faisions pas de différence entre les visages autochtones et les touristes parce que tous étaient dans l’instant des résidents d’ici. Tous avaient étiré leurs membres, augmentés d’une existence plus dense et plus libre.
Nous avions manqué exprès le bateau pour rester plus longtemps. Nous aurions peut-être pu dormir sur la plage, nous nourrir de poisson qui sait.
Il est resté la persistance d’un salut, d’un accent, une odeur âcre provenant de la baie, comme un regret.

Il aurait fallu devenir quelqu’un d’autre, avoir sa barque, de quoi hameçonner le rêve et mouliner plus fort que le vent et les pluies qui mouillent jusqu’à l’os dur du renoncement. Je nous vois solidement attablés à une maison d’hôte, nés ici ou transportés de longue date pour y avoir fait son trou (sa baïne comme dit ailleurs qui est une autre patrie).
Nous y sommes. Nous y sommes bien. Nous y sommes chez nous.
Nous parlons la langue couramment.

Nous y servons du crabe, du poisson fumé, nous y cuisinons, nous y accueillons nos ouailles.
A notre tour, nous les gardons, qu’ils ne repartent pas, eux non plus.
Nous pourrions avoir des pied-à-terre dans plein d’endroits différentes, comprends-tu ?
Ce don d’ubiquité est aussi d’orgueil pour se placer à la proue du navire, y demeurer.
Ça tangue toujours à l’avant, à l’avancée des constellations, nous sommes hybrides d’ici et d’ailleurs, nous sommes ce ciel choisi pour accueillir ce fantasme, cette soif.

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie·prose

Vers le monde

Murs
Il y aurait quatre pans autour de nous, de brique ou de plâtre. Ils seraient hissés tout autour, rétrécissant l’espace, le cloisonnant. Ils pèleraient à force qu’on gratte puisque nous serions enfermés. Nous serions animaux levant la patte, le signe que les murs seraient insuffisants à délimiter notre territoire. Nous les aurions voulu plus larges. Nous aurions voulu les abattre pour laisser entrer la lumière.

Fenêtres
C’est pour ça que nous aurions percé les murs. Nous y aurions laissé entré la lumière par de petites ouvertures de la largeur de nos bras. Nous pourrions les ouvrir et les fermer. Les fenêtres feraient un pas en avant et les yeux nous précéderaient à l’extérieur. Les vitres réverbéreraient l’éclat des choses. Ce serait façon d’illuminer les murs.

Portes
Nous aurions choisi de percer de plus grandes ouvertures de la hauteur du plus grand d’entre nous. Nous aurions installé un panneau à ouverture latérale. Ce serait comme une fenêtre mais très haute qui permettrait de sortir entièrement. Les portes feraient un pas en avant et nos pieds nous précéderaient à l’extérieur. Ils seraient aussitôt suivis de notre corps entier. Et de nos yeux qui avaient parcouru tout l’horizon avant, par les fenêtres. Tout notre corps pourrait alors emboîter le pas des yeux, puis des pieds et alors, le monde serait à nous.

Monde
Ce serait une immensité. Il serait tellement vaste qu’il semblerait infini, qu’on ne pourrait jamais le parcourir en entier. Jamais nous n’en serions rassasié. Le monde serait ce que nous avions longtemps rêvé et auquel nous avions désormais accès, grâce aux fenêtres, grâce aux portes.

Perle Vallens

Actualité·écoute audio·Mange tes mots·poésie·podcast·prose

De la douceur dans Mange tes mots

Aujourd’hui à 20h00, le podcast poétique de l’association Mange tes mots est « une ode au lien – intime ou collectif, passé ou futur, brûlant ou mélancolique, amoureux ou filial ». Il y sera question de douceur aux couleurs d’Ocean Vuong et de la citation ci-dessus. C’est un ancien enregistement intitulé S’enforester que vous pourrez écouter aux côtés d’une vingtaine de voix que feront entendre l’écho de leurs tendresses.
Rendez-vous donc sur les plateformes de Mange tes mots, sur spotify par exemple. Bonne écoute !