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Nouaison dans le Jeudi des mots/Printemps des poètes

Nouaison est le poème choisi par Ghyslaine Elbe à l’occasion du dernier Jeudi des mots, (groupe de lecture de poésie emmené par Marilyne Bertoncini), une édition intitulée Un jeudi nommé désir, le thème de ce Printemps des poètes étant précisément le désir. Ici désir amoureux et charnel.

Nouaison

Il y a des bras plus grands que des bras.
Et des jambes plus longues qui arpentent les tailles, les torses, toute l’étendue de nous. Tenus, légers, que soulève l’impatience, frissonnants de l’épuisement à venir. 

Il y a les langues qui s’entortillent, se pressent à se dire des secrets, à saillir la joie. Les langues qui enchantent la musique de nos souffles. 
Nos bouches s’emmêlent, se mordent, se mâchent chaque fois pour garder longtemps le goût en mémoire. 

Il y a nos corps aux jointures qui se touchent, les flancs fouettés par la fougue, la houle que nous formons. Et la chair gonflée de notre chaleur, brusquement montée en crue. 

Il y a nos mains qui prennent la mesure des frénésies. Les doigts fendent et dansent, dans les fêlures, assignés aux carnages et à la lumière. 

Il y a ce qui claque hors sol, ce qui respire dans l’étreinte, ce qui se renouvelle, ce qui nous appelle, encore. Là où tout est comblé, où aucun vide entre nos corps encastrés. 
Nouaison, non prisonnière, je ne nie pas, je m’érige grandie de toi, amplifiée, augmentée par le désir. 
©Perle Vallens

corps·photo n&b·poésie·prose

Epaule

L’épaule affaissée, affaiblie d’avoir trop porté, s’affaire sous le pull, à peine un voile
Epaule épave d’une vie, dévide ses tendons un à un, filet à provision à supporter tout le poids
Epaule à chat, tiède à lécher, elle triche un peu sur sa rondeur, comment lui en vouloir, épaule à mâcher l’apesanteur, à mordre la prochaine chute
Épaule pour le chemin, à poursuivre la route
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·prose

L’illusion

La surface ne se plisse pas. Elle ne se gondole pas, n’ondule pas, elle reste inerte, engluée en elle-même. Immobile, parfaitement lisse, calme, elle s’offre comme miroir où se reflètent les arbres, pinceaux de fin d’hiver trempés dans l’eau. Une vision inversée de la réalité, dans laquelle on pourrait plonger. Rien ne s’agite mais tout respire en profondeur. C’est le rythme très bas du cœur des choses qui se laisse regarder, une indécence de la vie qui se laisse voir à l’oeil nu.
Les couleurs sont douces, diluées, sans densité mais d’une présence qui occupe tout l’espace sous la paupière. Il y une continuité, un prolongement, une dissolution lente du paysage pour ne faire qu’une seule image.

De loin, c’est l’impression que cela donne, une image unique, claire, silencieuse, sans un souffle d’air. De plus près, sur la berge, les premiers clapotis ne viennent pas brouiller l’image mais troublent l’atmosphère de leur son. C’est léger mais pleinement vivant et presque volatile. Le bruissement doux contribue à la quiétude, tout comme le pépiement, plein les oreilles mais sourdine, de loin, demi teinte. Une histoire de chants, d’enchantement. Une histoire de chaleur, de début de printemps. Une histoire de chair de poule qui ne se voit pas mais se devine sur la soie lisse du lac.
Plus tard, le soleil disparaît derrière, laissant une traînée de poudre sur l’eau, qui s’allume en incendie, en flamboyance. Et rien n’a bougé, le lac demeure immobile. Et dessous, l’insondable mystère, l’insaisissable, l’invisible. 

Se demander alors si la beauté se voit ou si elle n’est pas dans ce qui ne se voit pas, dans ce qui s’imagine, dans ce qui se présume. La beauté est une cachottière. La beauté se cache d’instinct. Elle se cache là où l’on ne pense pas qu’elle se trouve, là précisément où l’on ne la voit pas et elle surgit de l’onde ou d’ailleurs. L’image se fige. L’image change. Elle se disperse entre le regard et l’esprit. Elle oscille entre l’être et le paraître, l’illusion s’illusionne. Trois petits tours et puis s’en vont. 
La beauté s’ignore. Je le savais déjà. 
©Perle Vallens

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Le mulot mort

Dans le jardin il y a le visage d’un mulot mort qui ne regarde plus le ciel mais se reflète peut-être dans un miroir. Un fantôme de mulot apprêté pour le voyage, poil lustré, museau propre, l’oeil noir de trop avoir guetté. Il chercherait la douceur entre ses pattes, quelque chose à croquer. Une proie sans doute. La preuve en est ses moustaches humides et rigides, indiquant la direction. Celles de gauche montrent le nord, celles de droite, le sud. La suite serait cornélienne si le soleil ne se voilait la face, façon de protéger les êtres encore vivants d’un être déjà mort. Pas encore froid, certes, fourrure chaude et queue raide. Il ne palpite plus mais rouge encore du feu de la vie, il a l’air de bouger. Il pourrait flotter en slalomant entre les arbres. Il pourrait nager le crawl comme dans les dessins animés et remonter le cour de sa vie. Mulot caché entre le jour et la nuit, petit poilu des tranchées de jardin, a combattu pour sa survie, ventre à terre.

Le fantôme a rougi dans son sommeil sans fard. Il s’est vu gros chat plutôt que gros rat. Il s’est vu pacha sur feuilles à mâcher, sur talus touffu, sur lit de soie. Il s’est vu premier mulot de la région, élu à rebrousse-poil roi des rongeurs. Il s’est vu mulot ailé pour échapper aux chats, aux chiens pour qui il aurait servi de jouet à déjeuner. Il se serait vu supersonique pour voler plus vite que les rapaces.
Il divague dans son rêve de mort. Il galope, il est plus gros que le plus gros des chats, il est gros comme un éléphant. Il pourrait écraser un chat d’une seule patte. Il se voit comme prédateur mais il n’est jamais prédateur que de lui-même. Il trifouille dans ses cauchemars de quoi s’en extirper, histoire de voir si la greffe a pris, mais c’est trop tard, il a beau galoper dans son rêve, tout mort qu’il est, il est bel et bien mort.

Y a-t-il un paradis des mulots ? Un espace à parsemer de fleurs des champs, de galeries souterraines, de cachettes surprises. Une place pour compter les nuages et les lombrics en attendant le crépuscule. Peut-être une motte de terre à rapporter entre les pattes, une attitude à faire remonter ses souvenirs de bête, les fatigues, les réformes, les remontrances. Peut-être la perception un peu fanée d’un amour de mulot. Mulotte sans culotte, l’indécence, le fantasme au pays des mulots, le temps que prend l’amour, aussitôt grandi aussitôt enterré avec la bêche à côté et deux bouts de bois en signe de croix. Le signe de l’enfant qui a semé avec, ses espérances et ses rêves.

Que se disent des rêves d’enfant et des rêves de mulot mort ? Personne ne sait, il faudrait avoir pour cela de petites oreilles très pointues ou se laisser envahir par la terre, en avoir plein les yeux, plein la bouche, se laisser enterrer vivant, avec les rêves du mulot mort et ceux que l’enfant a déposé dans le trou.
Ou attendre la saison prochaine et déterrer les rêves.
©Perle Vallens

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Plein feu

Il aura fallu une seule allumette pour que ça flambe.
Il y a eu d’abord de petites flammes fébriles, hésitantes, blanches et bleutées, un peu timides encore.
Il y a eu ensuite des poussées vives vers le haut, flamboyantes, d’un jaune qui jubile.
Alors, la danse a pu commencer, sinueuse, ondoyante.
J’ai vu les flammes lécher le bois et le ronger, le noircir jusqu’à disparition de la souche. Je les ai vues rougir d’un seul coup, puissantes dans les broussailles, et prendre de l’ampleur. Je les ai vues s’élever, dilatées, dépliées, déroulées de tout leur long. Je les ai respirées, toutes leurs odeurs envoûtantes de pin brûlé, de cade, de résine, d’herbes et de branches d’olivier. Je les ai entendu gémir sous l’écorce qui craque.
Maintenant, elles dansent, elles ondulent dans le mitan du foyer, mobiles, emmêlées et je les suis du regard, je les devine, je les précède. Elles persistent et s’insinuent, leurs circonvolutions dans celles de mon cerveau, longues volutes qui m’embrument, m’enfument, où je me consume à petit feu, rampant, insidieux. Il me pénètre par les pores, un écarlate qui me cuit, me picore la peau, boucanée, fumigée.
Je me laisse envahir par la chaleur, je me laisse engourdir mais paralysie partielle, quelques chose dans la moelle et dans l’oeil, le scintillement continu me retient à demi, à la moitié de mon coma. Avant sifflement sourd, avant sursaut de minuscules explosions végétales, avant effondrement brutal d’une branche dévorée par le feu, avant crépitement aigu d’étincelles qui s’envolent dans l’ombre.
Alors, je m’éveille de ma somnolence, je saisis un insaisissable, je perçois quelque chose de nouveau, d’inouï dans les flammes, leur sourire, leur souffle, leur énergie. Elles m’auréolent et me figent dans le dessin de leurs élancements, une montée au ciel, une grâce. La lumière pure, brute m’entoure, me couvre toute. Elle me submerge, me baigne d’une ondée d’or, d’un incendie. Elle me brûle et je brille. Peut-être une épiphanie ou une fièvre.
Au milieu du brasier, j’ai regardé longuement les flammes et elles m’ont rougi les yeux.
©Perle Vallens

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Réalité augmentée

On pourrait redessiner le réel à la palette graphique. Un réel panoramique, un réel xxl, pour voir en grande largeur, à 180°. On pourrait trouver une réalité augmentée, un accès à la lumière, même en pleine nuit. Lampe led du mobile, pleine voie au milieu des étoiles et la lune pleine d’yeux qui la regardent nue.
C’est toujours mieux que scroller, c’est toujours mieux que zoner le web, dark visor en extinction de feux. Mais la lune qui brille dans l’écran tout noir du ciel.
©Perle Vallens

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L’ombrageux

C’est le soir que je préfère, au pied du grand ombrageux à l’extrémité nord du jardin. Là, je regarde les feuilles s’agiter. C’est dans la pénombre qu’elles tremblent. C’est à la saison prochaine qu’elles tomberont.
Dessous, l’écorce est la peau qui m’abrite. Elle craque mais ne fend pas. L’arbre s’érige dans toute sa puissante verticalité en protecteur. Sa vitalité me traverse, sa douceur m’assemble, je me rapproche, je me reconstitue.
Il m’offre les cordages de ses racines, chevillées à mes jambes. Allongée dans l’herbe tiède de la fin d’été, je m’absorbe dans le murmure du feuillage. C’est le chant de la mélancolie et des fanaisons à venir. C’est un sifflement qui étourdit, qui engourdit et apaise. Une lente litanie, une petite brise, un baiser qui se dépose sur mes joues et mon front.
Les feuilles palpitent, elle papillonnent au bout des branches, mains au bout des bras, et c’est dans le prolongement du tronc que dure le souffle. Elles s’étoffent en vert, s’étirent, tracent des mouvements souples qui se perdent dans mon iris et renaissent dans mes veines.
Elles tanguent, elles me guettent. Je les rejoins. D’en bas, j’atteins la cime, si haute, touffue, plénitude affranchie de toute folie humaine. J’étreins leur respiration. J’embrasse qui m’embrasse. J’entre dans leur petit désordre végétal, l’impression fugitive d’être si légère.
Enciellée comme elles, je vole. Elles volent en moi. Elles vivent en moi jusqu’à la fin du jour.
©Perle Vallens

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Vent

Le vent ouvre grands les yeux, grande la bouche qui happe le premier soleil venu. Voir ou ne pas voir, aveugle de tant de promesses, un essentiel se perd entre les draps ou les nuages. Le vent le pousse au-delà des frontières, front de mer ou fortifications, la traversée douce ou sens-dessus-dessous. A peine masqué, le chant souffle plus fort, plus loin que toute intention retardée. En une fois, nous embrassons tout ce que le vent fait et défait.
©Perle Vallens

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Marée noire

La nuit est noire, profonde, visqueuse, poisseuse. Elle se répand. Elle s’étend aux arbres nus et grelottant d’hiver. Le noir nappe chaque branche, dégouline sur le tronc jusqu’aux racines qui soulèvent l’asphalte, noire et granuleuse, la joue râpeuse de la rue sous la semelle.
Le noir fond en surface, il oscille, avance dessous. Et nous marchons, le pas incertain, instable, à se laisser envahir, à se laisser engloutir par la chaussée molle, dégoulinante, où s’agglutinent les ombres. Cela suinte sous la botte, cela colle, glue noire qui déborde et nous mord.
Noir le glacis de la nuit tombée à terre. Noir le pétrole épais sur les murs. Noirs les pas qui s’enfoncent dans le latex liquide. Noires nos silhouettes floues, noirs nos cheveux, nos regards.
Voir noir. Voir le noir partout. Marée noire qui monte jusqu’au cou, jusqu’aux yeux. Tout ce noir nous submerge. Tout ce noir noyé dans le noir.
©Perle Vallens