
Caviar 35

Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…

Pour la seconde fois, les Editions des Embruns éditent un recueil collectif sur le thème de la mer dont une partie des revenus est reversée à la Société des œuvres de mer. Après « Naufrages et épaves« , auquel je participais déjà, le thème du présent recueil (et son titre) est « Avis de tempête« .
Il s’agit bien sûr des fureurs de l’océan, des colères marines (chapitres Tempêtes d’autrefois, éternelles, périlleuses mais aussi de celles de l’esprit). Le poème 12 beaufort évoque quant à lui la tempête à laquelle notre planète est soumise, les avis, nombreux, répétés et notre indifférence face aux secousses attendues.
Ont participé à cet opus 70 contributeurs, pour 200 pages quadri de textes et d’illustrations, de très belle facture. Avis de Tempête est en vente directement par commande auprès de l’éditeur (dont le site est en refonte, voici son adresse mail : editionsdesembruns@gmail.com) ou en commande auprès de votre libraire, au prix de 20 euros l’exemplaire (hors frais de port).



Ne pas prendre de gants quand l’armure est tombée
les mains sont nues et le corps dévore cru
l’œil se frotte à l’image exposée
explore à vif le donateur
toujours frais de son vivant
encore frétillant sous la griffe
l’ayant droit y gagne son pain quotidien
dévorateur présomptif
mangera sa chair noire ou blette
mangera à sa fin
l’offert en partage
©Perle Vallens
Merci à Jean-Claude Goiri qui a sélectionné quelques poèmes du recueil en cours, Carcasse, pour le numéro 26 de la revue FPM (Festival Permanent des Mots), consultable sur Calaméo. Très heureuse de voir mon nom figurer aux côtés d’autres appréciés comme Anne Barbusse, Jacques Cauda, Carole Mesrobian, et surtout ce poète que j’aime beaucoup : Christophe Manon. Quelques belles découvertes aussi…



Flottement de ce qui fut là
liquide l’émotion mouille en pluie
à traits cinglants à coups de cisaille
se balbutie s’étale en flaque
nullement futile sinon le déni
s’imagine le glissement progressif
passe devant je te suis en douce
l’ingénuité encore transperce
entre les eaux noires
elle fait des cercles
où brille ton œil
©Perle Vallens

le soleil cligne décline vers
l’épaule vers l’ombre du bras
il tombe rase
l’aisselle finit sa course
sur la hanche
le soleil ne touche pas terre
©Perle Vallens


La mélancolie glisse d’un rien du ciel, s’ajuste au non sens, certifiée dans les silences. Pour seule compagnie, la déception précédente et la suivante, l’étoile filante, la traînée de poudre, la principale et la secondaire, les traces dans le cerveau qui font semblant de dire mais qui finissent toujours par se taire.
©Perle Vallens

Au début
Est née en automne, par temps pluvieux. Est née avec un truc en plus. Et ça change tout.
Aurait failli rester loin. Aurait failli être laissée. Laissée pour compte.
Lui l’aurait laissée, tu penses, ce truc en plus, ce n’est pas possible. Ce truc en trop. Comment vivre avec un truc en trop.
Elle lui aurait crevé les yeux pour cette idée d’abandonner son enfant.
D’autres ont pensé, c’est une punition du ciel, tu penses, mariés hors église.
Ce sentiment de culpabilité du père. Mais la mère accrochée à la vie, accrochée à l’enfant qui a grandi en elle.
Est née avec un chromosome en trop.
Deuxième mouvement
A grandi dans une vraie famille, finalement.
A grandi enfant heureuse, jeux pour gentillesse, pour joie, pour innocence. A grandi bien entourée, tous ses chromosomes choyés, aucun délaissé.
A pris tout l’espace de son enfance, a fait ce qu’elle a pu avec les autres. A fait ce qu’elle a pu pour grandir. Dix ans d’un bonheur simple pour âme simple.
A rencontré la méchanceté, n’était pas préparée, avait été tellement protégée. A rencontré la jalousie et la rancoeur.
A rencontré le miroir de sa faute originelle. Dans son reflet son chromosome en trop lui a explosé en pleine face. Le miroir s’est brisé, des éclats dans son cœur. Glacée. Comme morte avant d’être morte.
Plus long chapitre
A entendu trop de mots. Ils ont trop résonné, lui ont cassé le crâne. Trop d’invectives brutales, même en sourdine, même chuchotés.
A entendu trop d’injures, trop d’injustice pour ce chromosome en trop. A entendu le pire.
A fini par se réfugier ailleurs. N’a plus parlé. N’a plus aimé qu’en silence. N’a plus voulu, n’a plus fait confiance qu’en de très rares humains.
S’est tenue loin du monde. Sa peur, sa blessure à jamais ouverte, ses pensées interdites, enfermées dans sa tête.
Et après ?
Attend la fin. Attend sans patience, ni impatience. Voit son corps décati, dégarni, presque mort.
Sa perception est ailleurs.
Passe son temps, sa pauvre vie à attendre. N’en peut plus d’attendre. Serait soulagée si.
Moi, je ne sais combien d’années encore de ce calvaire. D’une vie qui n’est pas une vie.
©Perle Vallens

Corps précaire
pâle copie de celui qu’on pensait
bancal plié plissé
Préconçue l’idée même de corps
d’une mécanique de précision
d’une préhension aisée
que l’on empoignerait facilement
pour l’atteindre dans ses moindres recoins
Corps assisté dans ses défauts
dans ses reflets déficients
dans ses basses résolutions
sur le seuil de la peau
toute en eau amère
frotter la surface
jusqu’à ce qu’elle se fripe
qu’elle se fende
essorer la douleur
et la peur de la douleur
jusque dans les contorsions
du corps souffrant
©Perle Vallens