Emotion·photo n&b·poésie

Grand tain

Au miroir assailli d’ombres, leurs rides se reflètent sur mon visage qui s’efface déjà.
Les impuretés se déposent comme un sable, dessillent les yeux, envahissent la bouche. L’épaisseur tapisse le palais d’humeurs aigres et tièdes.
Rien ne sert de cracher, la saleté incruste chaque grain, chaque sédiment. L’architecture des sentiments s’ouvrage dans le creuset d’une terre brute que les ans ont chargé de couches. Elles ont fini par sécher. Elles ont couvert les brèches. Elles se sont collées, entassées sur les souvenirs. Elles sont si épaisses qu’elles les empêche de respirer.
Voit-on encore clair dans le tain du silence étamé par le temps ?
©Perle Vallens 

Emotion·poésie

Jours d’hiver

J’avais descendu décembre, sans bruit, sans glisser sur le verglas. J’avais atteint janvier, le plein hiver, un plein vent sourd à l’obstination. Un bruit continu dans les arbres nus, un souffle dont les mots s’étaient absentés. Ni silence ni voix n’étaient venus interrompre le vrombissement lent de l’attente.
J’espérais février.
©Perle Vallens

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Lavis

La détrempe du ciel délavé s’emplit de suies douces, se peint de dessins incertains que l’âme décalque, ton sur ton. Humeur de soir striée de noirs sillons qui s’épanchent en ruisseaux.
L’esprit soupire, essuie sa propre essence d’une pluie sans fin. Il ne sait plus s’assoupir, reste en éveil devant tant d’obscurs essaims, le bourdonnement incessant de tous les fantômes, l’ombre des vivants et le souffle des morts.
©Perle Vallens

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Corpus victis

La voix se donne et se reprend. Les jours ne se comptent plus. Le corps se perd, éperdu, entre la prime douleur et l’apaisement de la soif. Le corps ne s’appartient plus, il pèse de tous ses os, de toute sa chair creuse, de toute sa substance vide. Il survit à peine tranché par la lumière, arraché à la terre. Le corps cherche sa place partout.
©Perle Vallens

Emotion·photo n&b·poésie

On the road again

La colère était ma route et ma sève. J’ai piétiné sans relâche semant le chaos comme des graines vivaces de ressentiment carnivore, crachant sur eux la poussière qui embrassait mes bronches. J’ai longtemps marché dans les décombres, harassée et crasseuse. Maintenant, je veux laver ma maison et ramasser les ruines entassées sous mes pieds. Qui me dira où trouver l’étincelle pour tout reconstruire ?
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Main vive

L’hiver au creux des paumes s’est laissé cueillir entre deux nuages vierges.
Ramasser les corbeaux aveugles au bout de ses doigts. Ils ne savent plus crocheter la lumière. Ils ramassent les derniers grains à picorer, les fruits rassis d’arrière-saison. Ils dérobent ce qui reste d’impatience et de déraison. Les ongles crissent contre les pierres, écrasent les crânes, crèvent les plaies. Un sursaut, une survie.
Mais les mains savent-elles encore étreindre ?
©Perle Vallens

Emotion·photo couleur·poésie

Entre deux sables

Marcher sur le sable mouillé puis sec, puis mouillé, un sable qui n’en finit pas de se retirer, une marée basse comme une fosse qui n’en finit pas de flétrir la terre, à reculer comme on erre, déchu, sali de ses lâchetés. A rouler sur la plage de son corps éreinté, à rugir comme le vent d’hiver, assourdi par la brume. Il reste des pans nus que la mer lèche, là où la saleté et le sel ont la saveur du monde.
©Perle Vallens

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Aquavit

Les doutes se sont égarés sur nos langues, une grande eau claire et noire qui assèche les larmes. Les flots suspendus entre les lèvres nous parlent à mi voix, résonnent du ressac de la raison qui va et vient à l’orée des folies.
Les mots de la douleur nous lavent la bouche, purs de la pureté sans avenir. Un air que l’on mâchera toute notre vie, un cri chassant l’autre.
©Perle Vallens

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Puzzle

Les hématomes gris du ciel s’ouvrent sur la clarté sans nom de la lumière, le miroitement où demeurent les rêves du jour. D’un sautillement, les parcourir comme par dessus des moutons blancs. Longs fuseaux affamés, des bras comme des coutelas, tailler et morceler en éclats quotidiens, des pièces à assembler pour faire durer les prières, pour entrouvrir les persiennes, pour traverser les siècles à venir. Ou les heures, l’éternité entière remplie dans un seul instant, la légèreté d’une brise, l’intensité d’un brasier dans un seul morceau de rêve.
©Perle Vallens