Emotion·Erotisme·poésie

Berceuse

Ce serait une musique douce, un embarquement soyeux sur une rive de drap blanc, un chemin pavé de lumineuses incertitudes, un voyage immobile, un aller avec retour entre deux vibrations. Peut-être en serais-je le guide. Je prendrais ton esprit comme on prend par la main, pour t’emmener ailleurs, plus loin, là où tu offrirais ton abandon, tes rêves, tes peurs, tous tes doutes, tes désirs. Je m’en emparerais pour m’en draper, me vêtir de leur chaleur, à l’ombre de tes mots, au creux de tes silences. Je m’en inonderais le corps et m’en abreuverais. Alors, je pourrais m’échouer sur ton ventre, contre ton flanc, entre tes cuisses. J’y boirais ton odeur, celle délicate, ourlée, veloutée, celle plus sauvage, assassine, douce-amère. Les yeux fermés, bercés sous la paupière, crevés par la lumière de ce chant muet, ton souffle.
©Perle Vallens

Emotion·photo n&b·poésie

Compter les moutons

Plus esprit frappeur que rébellion. Du nombre dans les rangs. 
Compter les bêlants n’est pas une solution, l’insomnie est partie pour durer. 
Les bras armés finiront bien par retomber le long du corps meurtri. Des traces persisteront çà et là, indélébiles. Les fumigènes ne voilent jamais tout.
Les moutons ont-ils troué leurs oeillères ? L’après sera-t-il mieux que l’avant ? 
L’espoir a la vie dure.
©Perle Vallens

Emotion·nature·poésie

Apesanteur

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Ici, une brume pèse de toutes ses ombres dans l’abandon du soleil. Elle pose ses nuées bleuies en nappes épaisses, les soulève du sol, les fait danser en  suspension. Elle souffle un flot si doux que l’oeil peine à le suivre de son regard de taupe.
Elle nimbe tout d’un voile flou qui s’accroche puis se déchire entre les bras si maigres des arbres.
La lumière fait semblant de se cacher, au loin. Elle épie d’un sourire timide, espère le lever de rideau.
Ici, le silence tombe en gouttes épaisses, en attendant l’oiseau.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Pluie acide (Paris brûle-t-il ?)

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Joseph Beuys et le coyote (performance 1974)

La nuit ne dissimule plus rien, elle ne cache plus les mensonges. Elle a arraché les masques, chasseurs en friches dans l’ombre des autres.
Si Babel s’écroule sous les coups, il n’y aura pas assez d’heures, pas assez d’écrous, pas assez de cœurs. Si Gomorre s’effondre, quel parapluie s’ouvrira sous l’avalanche ?
On ne voit plus les décombres, on ne tient plus les comptes. On dénombre juste les peurs. Il reste encore des cheveux sur les crânes.
Combien de temps avant que les loups ne sortent, qu’ils ne prennent la place ? Combien de temps avant que les fauves n’avalent à vue, d’avoir tant gueulé sans être entendus ? Combien de temps avant que le ciel ne s’abîme dans le feu, que le noir ne tombe sur nous ?
Attendre la pluie pour nettoyer tout ça, laver à grande eau les désarrois et les affronts, les afflux de sang qui coulent déjà.
©Perle Vallens

écriture·Emotion·poésie

Cave canem (2)

DIPTYQUE chien 2 red

Il y a la vie qui grouille derrière les barbelés, les dents qui rongent et le carrelage brossé.
Ils ont des armures et des écrans. Ils ont des barrières et des murs. Ils sont propriétaires d’un chien. Ils en sont fiers ! Il sait montrer les crocs, il nous briserait les os. L’arrière-train arqué, la truffe servile, il hurle sans qu’on lui dise rien. Elevé au rang d’arme, le sang bouilli à la babine retroussée, il se prend pour un loup. Il éructe à notre passage, crache une haine sans nom, bave ses larmes acides sous la canine qui brille. Tout son corps s’écrase, s’incruste dans le portail, l’oeil crevé du fiel de ses maîtres. L’air s’émaille d’éclats, des râles et des cris et de l’animal forcené qui résonnent et s’étranglent, qui se cognent dans les arbres. Il gueulera jusqu’à épuisement.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Cave canem (1)

diptyque chien red

Ils s’enferment à barreaux tirés, les yeux pleins de grenailles, les mains trouées de cendres. Il ne voient rien derrière leurs rideaux de ferraille, ils ne voient plus l’azur derrière les épis de fer. Il ne savent pas où se trouve le printemps. Le sang coule encore pourtant derrière la porte. A gros flocons, ça pisse dru parfois la nuit. La sève de leurs arbres se répand dans leurs gorges. Cela serre à pleurer. Les mâchoires s’ouvrent même sur des baisers. Ils gravent des noms au revers de leur sommeil. Ils rallument des rêves sous leurs paupières. Au matin, la lumière les arrache à leur cœur. Pourtant, à la nuit ils préfèrent le jour. Ils regardent leur vie de travers, des gargouilles plein la tête, plein la cour, qui piquent et qui dansent, qui aboient et qui hurlent, qui vous arracheraient un bras. Ils vous interdisent de rôder par ici mais ils se trompent de frayeur.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Plume

dav

Une plume gît quelque part entre le pouce et l’index
Ouvre les doigts et elle s’envole
Les poings serrés comme seule issue de secours
Quelques ailes à l’amour arrachées
Quelques ailes pour la soie pour la caresse
Les conserver encore quelques heures
ou quelques jours
Quelques ailes, c’est l’affaire d’une vie
©Perle Vallens

écriture·Emotion·poésie

No bra

amazone

Elle ne pleure pas devant la façade ajourée du bois blond. Elle se sent dure mais vide, autant que le semainier qui vomit peu à peu sa lingerie du dimanche, premier tiroir du haut. Elle sort toutes ses dentelles inutiles, celles qu’elle ne portera plus.
Elle ne s’était jamais posé la question avant. Elle se demande s’il existe des chemises pour manchots ou des pantalons pour unijambiste. Et les chaussures, ça ne se vend pas à l’unité. On fait quoi de la seconde, celle du pied absent ? Il n’existe probablement pas non plus de soutien-gorge pour son unique sein. Il faudrait en fabriquer un sur mesure, un harnais d’amazone. Ou un soutif de pirate, en bois, une armature massive, un globe de guerrière.
Evidemment, on lui a proposé une prothèse, du silicone qui l’habillerait, un genre de vêtement intérieur, un truc sous-cutané qui couvrirait ses chairs dévorées. Ca la dégoûte, l’idée de cet implant tout mou, gluant, cette poche pleine de gel incolore, inodore. Cela lui fait l’effet d’une balle, une baudruche qu’on inoculerait. Elle a l’impression que cela va gonfler puis exploser, que cela va couler en elle, se répandre, l’envahir, la déborder, la noyer. Elle imagine que cela va glisser, se déplacer dans son corps, un alien sous la peau plissée.
Elle préfère rester comme elle est, plate à droite, barrée d’une grande cicatrice comme un clin d’oeil belliqueux. Elle est à moitié androgyne, femme asymétrique plus qu’incomplète, femme à temps plus que plein, à pleine main, à pleine vie. Elle se drape de courage et d’énergie pour continuer à avancer et se battre, gonflant ses bras et sa fragilité, à défaut de bra. Et chasser cette masse sournoise, la claque étoilée qui laisse sa trace en queue de comète, astre sombre en éclipse de sein.
Elle a troqué son soutien-gorge contre une perruque. Ca la couvre, ça lui tient chaud mais elle est nue, à perpétuité.
©Perle Vallens