sans agitation les nuages ne montrent aucun signe d’animosité sont d’immobiles argiles souples légères d’une clarté ambiguë flottent en nappes déshabitées dans ce premier bain du jour d’un gris de poussière pâli et confus comme brouillé rien ne suinte rien ne perle ne déteint dans le silence rien ne menace la contention du ciel en suspens Perle Vallens
J’ai garé la voiture à l’écart. J’ai claqué la portière qui a couiné. Un jour elle va me rester dans la main. Vieille occase qui a fait son temps, qui a failli plus d’une fois me laisser en rade. Rien ni personne ne peut me laisser en rade. C’est pour m’en persuader que je reviens ici. Je n’étais pas revenu sur les lieux depuis. De jour, fermé, le Luna Park ressemble à une cité fantôme. Ni lumière, ni musique. Aucun cri de frayeur. La grande roue a perdu son scintillement, son éclat violet. A l’arrêt, ne prend aucun voyageur. Je reste à quai, à plusieurs dizaines de mètres de là, en surplomb du passé. Tout a changé mais rien ne change. Dans l’air, il y a toujours ce relent tenace, poisseux et sucré de friture trop grasse, qui se mêle à l’odeur sèche de sable et de crème solaire. Sur le trottoir, je longe l’enceinte. Le silence est un plomb qui s’attache à mes chaussures, qui s’arrime à mes pensées. J’aimerais qu’il pleuve des trombes pour laver, balayer ce lieu extrait de ma mémoire au moment le moins opportun. Ce lieu exécré. La cassure n’est pas nette, jamais ressoudée comme os réfractaire. La douleur ne peut s’amputer totalement. Elle ne peut s’éradiquer durablement. L’attraction n’existe plus. Elle a été condamnée comme son propriétaire. La machinerie a été démantelée, son squelette défaillant, son mécanisme défectueux. Promise à la casse. Comme moi, devenu bancal. Après l’accident, je me suis mis à boiter, sans raison physiologique. Mon corps signalise la hanche qui désigne le genou, chacun responsable. Le dos, lui, n’en fait qu’à sa tête, n’en finit pas de se tenir aux murs. Se hisser pour se redresser, pour continuer d’avancer. Si je boite, il me semble que c’est pour rétablir l’équilibre de ma vie devenue branlante. Mon regard se pose, dans sa vision douloureuse qui frappe aux tempes. Il se pose une dernière fois sur les cabanes à frites et sur les manèges. Le parc d’attraction a l’air plus triste encore que moi. De tout ça, il ne reste plus rien qu’un souvenir qui n’est même pas le mien. Perle Vallens
nos soifs taries entre nos fuites et ce bruit blanc au fond des yeux nos gorges ouvertes nos cris épars pillées nos sources les sangs séchés entre nos cuisses se pressent ou s’opposent nos élans nos envols rien ne fuse en-deça des chaos qu’on enferme ce qui nous brise en limite des brasiers apprises et apprenantes nos désirs restés intacts mais inertes sous la peau battue de vents contraires Perle Vallens
Parquet lisse, trop lisse. Ça glisse. Trop. Il faut la colophane. Etaler en couches successives, là où ça glisse. Ne pas frotter, ne pas ramper, ne pas essuyer le surplus, garder une couche suffisante. Dessus les chaussons tiennent. Ils tiennent bon. Ils tiennent droit, debout les demi pointes, les pointes, bien enrubannées autour des chevilles. Les collants, dessous, amovibles, c’est plus facile. Peut-être les embouts de silicone. Ou en mousse. Ou les tubes pour les gros orteils (en silicone et élastique recouvert de tissu). Peut-être le sparadrap. C’est pour protéger. Avant elles mettaient des escalopes de poulet ou de veau, tu te rends compte ? Ou peut-être les pédilles pour un peu moins glisser encore, ou pieds nus juste si danse contemporaine ou jazz. Le pied accroche. C’est la corne formée dessous à force de danser. C’est la sueur qui colle au bois vernis, au plancher de la scène. Le pied. Le coup de pied, parfait bombé, cette courbe, la tension, la force, l’élan. Tu te vois au miroir, front dégagé et chignon net, bien tiré. Le justaucorps ajusté. Tu ne souris pas tu te concentres. La figure, l’enchaînement, l’entraînement. Adage, attitude, assemblé soutenu, pas de basque, pas de bourrée, brisé, grand battement, pas chassé, contretemps, déboulé, dégagé, demi-plié, dégagé, demi-plié, pirouette, piqué, jeté, fouetté, glissade. Travailler son écart, son en-dehors, sa position, son port de bras, épaules tirées, dos droit, et tirer sur les pointes et garder sa couronne. Répétition de la variation, du pas de deux, On dit déchiffrer puis répéter encore et encore, jusqu’à la blessure. Enfin juste avant. A la limite. Ce sont les endorphines qui font tenir. L’ivresse de la danse. Ça tourne, ça tourne, ça tourne la tête. Et l’envolée quand tu t’élèves bien au-dessus du sol, de toi, du public. Perle Vallens
Ecrit ( par accumulations en suivant la façon de C. Tarkos) en hommage à ma dancing queen.
Y revenir. Encore. Nous n’avons que ça en tête. Le pouvoir d’attraction qu’exerce la vieille bâtisse, quand bien même son état de grand délabrement, même (ou surtout) le danger encouru en franchissant son seuil. Rien n’effraie. Rien, aucun fantôme, personne ne hante mieux les lieux que nous. Tenir l’espace, enserrer chaque détail, encore. C’est objet de désir dans son saisissement. C’est curiosité et bouillonnement. L’imagination recrée une vie passée qui a délaissé toute chose, qui nous désigne comme visiteurs nocturnes. Nous cherchons ici un trésor dans la profusion des démantèlements, des panneaux arrachés, des plafonds crevés, des planchers écroulés. Foisonnement d’un chaos qui dit davantage qu’un simple désordre, dit des existences qui ici se sont succédées. L’obscurité s’incise que nos lampes frontales crèvent et survient la surprise renouvelée de l’entrée, jadis vaste, désormais dévastée. Qui crois-tu s’est aimé ici ? Qui y a dormi ? Qui a descendu l’escalier éventré ? Qui venu en train depuis la gare qui fait face ? Je cherche la lettre. Une lettre ancienne, de confidences et de secrets à jamais tus. La lettre, je l’ai rêvée. Je ne l’ai pas encore trouvée, c’est pour ça que je reviens sans cesse. Travelling dans l’ombre, dans l’autrement visible, bousculé de mouvements perceptibles. J’accumule les preuves à charge de passages, d’âmes égarées. Le regard dévie, hésite. Vision agacée par l’écart encastré, l’air brusquement rayé d’une toux. C’est poussière de plâtre et saletés qui s’accrochent aux bronches. C’est aussi manière de se donner une contenance, rassurer la petite peur qui défibrille. Il y a matière à se taire mais je déchire un peu plus le silence. Ton chut n’y fait rien. Tout mon corps grince qui pourtant s’agrippe aux parois immenses, aux tentures mitées.Le concentré d’adrénaline gonfle sous la peau, nous fait paraître plus forts, amplifiés. Chaque fois est courir un risque plus grand. Chaque fois, j’abandonne, j’oublie : tout.
De peu publié aujourd’hui dans le n°2 de la revue la Syncopée, fait partie d’un nouvel ensemble poétique, dont quelques extraits seront publiés ici dans les semaines à venir.
je fais le plein de fraîcheur vide mentholée néant névralgique à saveur glaciale convulse et réprime une source vénéneuse frissonnante incrustation au-dessous de zéro ce désert me descend tout droit dans l’oesophage cendres de plomb givré le vif tremble sans bouger sans déranger le moindre organe gélatine dans le gel mollement vibre dans l’invisible viscosité des sécrétions prises ce glas de la caresse c’est à se demander si le vent aussi est mort de froid Perle Vallens