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Résidence d’écriture : quatorzième jour

Je traverse les doutes en solitaire, pleins vents arrières qu’on nomme travail (ou courage c’est selon). Le spi levé haut vole bordé de mots. Je ne vire pas de bord, j’avance droit devant, je fonce sans forcer, sans fatiguer la phrase. C’est affaire d’endurance. Je poursuis mon tracé. J’évite la route du rhum (après l’arrangé).
Je donne du mou entre deux vagues (je me relis). Chaque matin je repars au grand large, chargée de mon histoire, rebrodant les détails, je navigue à l’instinct, celui des personnages.

On applaudit la brise légère comme joie passagère comme frais éphémère. L’ombre portée n’est jamais qu’un leurre unfausse ombre dans laquelle se cache le soleil. Un trompe l’œil à hauteur de hanche ou d’épaule qu’on croirait caresse mais qui nous dépasse. De toute sa hauteur de fausse ombre jette un froid, fake lui aussi. Faux froid comme on dit faux frère. Quand la brise légère s’engouffre, la fausseté prend des voix de vérités. 

Au cours de la navigation, J’atteins ma vitesse de croisière et je pose l’ancre pour lire. L’avantage de barrer en eaux diaboliques, les fonds marins regorgent de livres.
Pour autant, je ne me disperse pas (pas trop), je reste concentrée.
Il ne s’agirait pas de terminer sur un radeau et d’errer sur mer d’huile où se faire frire les yeux, sans fin.

Perle Vallens

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Résidence d’écriture : treizième jour

Hier matin est tombé une pluie très fine pendant un quart d’heure. Bien sûr une demi heure plus tard, tout était sec, l’évaporation immédiate renforçant le ressenti de canicule. Cette petite chienne de l’été nous poursuit, inlassable sans aboyer. Sa morsure, ses feux de forêt, la mort parfois au bout. Petite chienne que nous avons élévée au lait amer de notre inconséquence.
La petite pluie fine n’est pas suffisante pour couvrir la petite chienne et la faire disparaître.

Ici la nappe phréatique est proche et en dépit des démoustications répétées, il faut bien qu’il y en ait, cela ferait mentir. La petite pluie fine les a attiré en certains points de la campagne camarguaise arpentée à la fraîche (là où les mûres sont…), dans les coins broussailleux, autant que le ciel, après sa percée matinale.

Au soir, le vent s’est à nouveau levé et nous avons (un peu trop) fêté la fin du roman de mon co-résident. Du mien, il reste encore à écrire mais j’entre dans sa dernière partie. Aujourd’hui, j’ai retrouvé un clavier fluide et un réseau internet, alors j’avance, je progresse dans mes lignes et mes contours.
Il reste encore à écrire et il reste encore une semaine pour détisser les noeuds dans lesquels le narrateur s’est empêtré.

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Rage de chien


Au cas où l’image ci-dessus ne serait pas lisible, voici le texte sans sa mise en page :

Mon corps est un chien mort
Un chien hurlant sa bave
me dégouline

J’ai sa rage qui s’inocule dans mes veines
Je vois clair entre mes lèvres
je vois les ronces percer les mots
je vois la morsure du serpent à travers
est-ce que tu vois toi aussi les sangsues sortir de ma bouche ?

Ça gueule tous crocs dehors à l’intérieur
Ce cri noir cette lave en crue
ce qui monte sans que je ne
puisse
rien
faire

cette colère nue ce souffle bref
ces nerfs à vif
c’est un vent fou forcené qui rampe qui colonise en bactérie
qui me virusse qui avale tout
il me brûle
il devient mon oeil il devient mon ventre
il m’envahit
respire plus len-te-ment
laisse le calme revenir
laisse la meute se retirer loin
dans sa forêt sombre brumeuse forêt
là où les monstres se taisent

Il y a cet os rongé au milieu de mon squelette
Cet os surnuméraire
C’est à cet os que l’on me suit à la trace
il brille dans la nuit mais je ne le savais pas

d’après consigne de Héloïse Brézillon/Mater Atelier

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Résidence d’écriture : douzième jour

Barques décoratives ? du Scamandre

Un deuxième week-end commence à La Laune, plus déserte que jamais. En semaine il nous arrive de déjeuner avec les diablesses d’en bas (les éditions au diable vauvert ont leurs bureaux au rez-de-chaussée, les studios de la résidence sont à l’étage de cette ancienne école de hameau). Aujourd’hui samedi, nous ne sommes plus que deux. Aujourd’hui samedi, une pluie fine vient de tomber, de quoi nous rafraîchir une heure ce matin. Conditions propices à l’écriture…

Aujourd’hui samedi, je n’ai toujours pas de réseau sur mon ordinateur et ne peux donc pas partager les photos prises hier, celles des chevaux se gavant de mûres (nous nous faisons concurrence mais j’ai tout de même fait une petite cueillette). Celles aussi de la réserve naturelle du Scamandre sur la route de Saint Gilles, pôle d’attraction des ornithologues et photographes animaliers. J’y ai croisé un ragondin que j’ai d’abord pris pour une loutre. Je n’avais pas de barque pour le suivre au milieu des points d’eau. Sur le chemin du retour, j’ai aperçu des hérons, des cygnes et d’autres variétés d’oiseaux aquatiques. Sur le chemin, l’air tiède pulsait à travers la vitre ouverte l’odeur saumâtre des marais. La même odeur mêlée de celle saline de la mer a pénétré hier soir, berçant ma nuit de rêves d’eaux. C’était peut-être une entrée maritime à laquelle on doit la pluie fine de ce matin.

L’écriture a sa part de solitude qui niche dans la contemplation de la nature, des animaux et de l’interaction avec eux. Une autre façon d’être au monde.

Edit entre les interruptions répétées de réseau et le touchpad qui fait des siennes… quelques photos de chevaux Camarguais.

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Résidence d’écriture : onzième jour

J’entends dans les hennissements et les aboiements, dans les meuglements, un signal ou un appel. L’atmosphère est saturée de plaintes et de cris dont j’ignore la cause (ce n’est plus le stress animal provoqué par les feux d’artifice et les pétards du 14 juillet). Il y a quelque chose ce soir dans l’air que personne ne comprend.

Ce soir le ciel s’est remis à battre comme un coeur. A rebattu les cartes du vrai et du leurre, de ses intentions météorologiques (chaleur-fraîcheur sont dans un bateau, chaleur tombe à l’eau, qu’est-ce qui reste ?).

J’infuse nue dans l’air tiède rafraîchi de légers souffles qu’on a continué à espérer tout le jour.
La nuit se fait douce sur la peau. Nue d’une nudité calme, d’une nudité détachée comme si le corps était d’une autre. Le corps nu posé là, sur les draps non défaits du lit.
La nudité sied au livre que je lis. Elle est pur esprit dégageant le corps de toute contingence sinon de flotter nu sur les draps.
Je me dis que je pourrais écrire nue aussi.

Perle Vallens

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Résidence d’écriture : dixième jour

Dixième jour et les températures ne faiblissent pas. On n’essaie même pas de jouer à cache-cache avec le soleil, il gagne toujours. Il y a bien quelques arbres dans les jardins de la Laune. Un peu dégarnis du front, leur calvitie est peut-être à mettre sur le compte de cet été caniculaire. Reste le figuier, plus petit, plus bas de plafond, mieux casquetté de ses grandes feuilles. J’envisage de lui en voler quelques-unes mais ce ne serait pas pour m’en faire un couvre-chef.

Je porte du pain dur à côté pour nourrir les poules (quand ça fait plaisir et que ça débarrasse…). Les vaches d’à côté sont blondes et elles ont de beau yeux, de longs cils qu’on dirait lissés au mascara. Mais craintives, les belles. Les oies sont plus délurées mais elles ne sortent pas de leur enclos (les oies sont toujours un peu des sérieuses killers).

L’après-midi on assiste à la fonte de toute chose. L’énergie devient liquid et fait flaque. Et ce n’est même pas la peine d’essayer de sauter dedans. L’après-midi on se répand. Ici, c’est l’heure de la sieste.

Le lavabo vous a des airs d’oasis et le ventilateur se prend pour le vent, ni plus ni moins, il souffle sa brise vespérale (après sa brise matinale et sa brise post-prandiale*). Si j’augmente sa vitesse, se prendra-t-il pour le mistral ou la tramontane ? S’il a la folie des grandeurs, va-t-il virer tempête ou tornade ?
Petit joueur, il se contente de décoller la plume (glanée la veille qui me donne un air sioux) de ta table. Comme il soulève une mèche de cheveux ou fait bouger le tissu léger d’une jupe.

*se dit d’après déjeuner, même en résidence (ou surtout), on apprend de nouveau mots…

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Résidence d’écriture : neuvième jour

Back to… Plutôt de la poésie ce matin.

la nappe de ciel flotte blanc, c’est la feinte du jour
son drapeau de brouillard impossible à décrocher
avec les mains
plus propice à la noyade l’oeil
agrippe une apparence de neige
un peu de l’odeur saline à hauteur de cuisse
j’ai cherché les percées sur le green de salicornes
où s’ensablent si facilement les inconforts
où se ramassent à la pelle le collagène nos infortunes
on se renvoie la balle de nos feux de forêts
à peine éteints que déjà les braises entament
la couche supérieure de l’aurore (elle aussi éteinte)
misty mood mieux que bad mood
on dirait bien mud mais ce serait abuser
ces boues qui nous encorbellent on les réserve pour les draps
froissés défroissés nous ensorcellent un peu comme l’esprit humide
de la lande d’ici
Perle Vallens

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Résidence d’écriture : huitième jour

Studieuses heures denses et moites avant un minuit qui ne faiblit pas dans son amplitude, sa chaleur exponentielle depuis le matin, ce dégagement calorifère du corps (un seul mais donne l’impression d’être deux). L’air donne l’impression d’une touffeur sèche, sans souffle, un halo continu qui nous emprisonne dans sa toile, qui nous fige sur nos sièges, qui nous cloue à notre ordinateur, dégouttant coulure le long du dos.

Dehors est pire, dehors se replie bord à bord sur le ciel bleu à blanc selon l’heure. Dehors se répand dans sa langueur d’un jour qui n’en finit pas.
Le gecko ne s’y trompe pas qui a réussi à pénétrer à l’intérieur en dépit des moustiquaires. Il s’est carapaté au plafond où il est resté impassible toute la journée, aucunement derangé dans son repos diurne par le tapoti-tapota du clavier. Le statu quo aura duré jusqu’au soir. Ce n’est qu’à la nuit tombée qu’il a déménagé. Tout ce que j’espère c’est qu’il ne me grimpera pas dessus durant la nuit. Je n’ai aucune appétence pour les lézards…

Nous tenons en équilibre sur ce cercle relié à l’écriture, à équidistance entre les mots soufflés à la bouche dans le silence fumant. Nous y entrons par sa périphérie, nous allons dans les profondeurs de la langue avec l’espoir de récolter quelque fraîcheur verbeuse, quelques flocons de neige, quelques grains de givre pour nous permettre de continuer. Des mots de soif pour nous abreuver.

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Résidence d’écriture : septième jour

Passé une certaine heure plus rien ne remue, rien ne se déplace, l’air stagne, la lumière devient liquide.
On vit volets fermés, juste une voie d’accès, un entre filet pour la lumière blanche, aveuglante.
Le vent de la veille était un leurre. Une promesse non tenue.

On se fait gecko qui escalade la paroi verticale à la recherche de l’ombre, se cogne peut-être au chambranle, se glisse dans l’accès possible d’une fraîcheur. Éphémère la fraîcheur. Seulement prodiguée par du thé glacé maison et le ronron du ventilateur.
Les mots attendent le moment propice, se glissent entre les pals, s’éjectent sur l’ordinateur (zut, plus d’accès internet @&#$!) . Ils y sautent sans filet. Sans parachute.

Le dimanche a ses chaleurs inertes, quelques sursauts, à certains moments , un éveil de fin de journée, d’où émerge le café du village voisin. Pas celui du centre, celui du port. Là, on embarque pour une paire d’heures avant fermeture des écoutilles. Demain est un autre jour qu’on espère toujours plus favorable que la veille. Un genre de course à l’échalote. On attend la pluie.
L’espoir impossible est une petite fille et je suis pleine d’espoirs impossibles.