atelier Tiers Livre·écriture·photo couleur·prose

Pendant que

Pendant que les bruits extérieurs crèvent le silence d’un petit matin assourdi, mon cerveau bouche exprès mes oreilles | Pendant que je me tais, les mots tentent une sortie (en force) | Pendant que je brouillonne, les mots m’appellent, ils s’imposent et composent sans moi. Ils prennent leur indépendance | Pendant qu’elles s’obligent, je goûte ma liberté | Pendant que la vie mijote (sans couvercle dessus), quelque chose quelque part brûle | Pendant qu’une ombre disparaît, le soleil en profite pour en faire naître une autre.
Perle Vallens

atelier Tiers Livre·écriture·photo couleur·poésie

Ciel d’argile

sans agitation les nuages ne montrent aucun signe d’animosité
sont d’immobiles argiles souples légères d’une clarté ambiguë
flottent en nappes déshabitées dans ce premier bain du jour
d’un gris de poussière pâli et confus comme brouillé
rien ne suinte rien ne perle ne déteint dans le silence
rien ne menace la contention du ciel en suspens
Perle Vallens

photo couleur·poésie

Nos désirs nos brisures

nos soifs taries
entre nos fuites
et ce bruit blanc
au fond des yeux
nos gorges ouvertes
nos cris épars
pillées nos sources
les sangs séchés
entre nos cuisses
se pressent ou s’opposent
nos élans nos envols
rien ne fuse en-deça
des chaos qu’on enferme
ce qui nous brise
en limite des brasiers
apprises et apprenantes
nos désirs restés
intacts mais inertes
sous la peau battue
de vents contraires
Perle Vallens

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Je ne suis pas Jean-Louis Trintignant

Jean-Louis Trintignant a trouvé son éternel espace jeune, éternelle jeunesse sur 35 mm, sur copies numériques. Eternelle jeunesse de la voix dans son espace sans issue, son impasse corporelle. Bande-son intacte. Et hors-champ une portion de ciel à emporter.

Il s’en fout, Jean-Louis Trintignant. Il vit ailleurs qu’ici. Il a suivi l’itinéraire conseillé, pas celui d’un enfant gâté. Il a emprunté des passages successifs. Il n’a pas écouté les sirènes mais les alarmes. Il a su naviguer en eaux troubles et rien n’a débordé de ses bordures. Rien ne borne, il suffit de s’ouvrir.
Peut-être que les caméras, ça conserve. Peut-être que les films, ça protège. Peut-être que la poésie, que l’art, que la littérature. Peut-être qu’on ne reste pas aux portes de Rome puisque tous les chemins y mènent.

Jean-Louis Trintignant c’est réussir. Même après la mort. Il a trouvé un parking privé, parking éternel pour voix éternelle, garée au meilleur endroit possible. Pour moi, Jean-Louis est garé à la poitrine, côté gauche. Bien épinglé comme un pin’s de la meilleure espèce : sans disparition possible. Mobile à jouer sur grand écran, bobines jamais vide dans la cabine du projectionniste.

Je ne m’appelle pas Jean-Louis Trintignant mais je n’ai pas besoin d’utiliser un tachographe ou un odomètre pour mesurer mes déplacements. Je n’ai pas besoin de connaître la distance parcourue entre moi et moi pour savoir que je suis toujours à la même place. Toujours et depuis toujours vissé aux mêmes panneaux, face à mes propres interdits. Ma signalétique c’est mon squelette, ma roche à monter, ma roche-mère dans laquelle puiser. En diagonal. Mes aménagements intérieurs, indicateurs routiers limités à ma propre parcelle, clôturée de mes cicatrices.

Moi aussi, comme Jean-Louis Trintignant, je suivrai le sens unique de ma voie, je connaîtrai le parking très privé du cimetière, je serai en livraison gratuite, sans pvc ni pierre tombale. Ou jeté aux ordures ménagères, ou à la terre d’ici, entassement de cendres avec mulots morts et plantes bouturées, avec insectes fouissant et arbustes comme vigne en pépinière, comme olivier d’ornement.


Pour cet atelier, il s’agissait de collecter des mots du quotidien (ici, publicitaire, signalétique, enseignes d’une ville) et de les utiliser pour composer un récit, sans publier les photos. Pour voir néanmoins éventuellement le billet assorti de toutes ses photos, cliquez ici.

Inktober·photo couleur·poésie·prose

Inktober 2022 (5 par 5, 6)

27 octobre
à l’heure du goûter je n’ai rien à me mettre sous la dent
c’est peut-être mieux que de se carrier l’espoir
à continuer de mordre l’oxygène
de manger l’oxymore
je caresse ma gencive de l’intérieur
avec ma langue j’espace les interstices du manque
de phrase ou de baiser
je baigne ma bouche mais ça ne calme pas ma rage
rien ne soulage cette sensation aucun gel
toujours se dégivre la morsure
jamais n’emprisonne ma douleur dans la glace
PV

28 octobre
seule à l’heure
du camping sauvage
je suis seule à planter quelque chose
au milieu du champ
je plante les ongles
pour m’accrocher à la terre
je plante mes dents
je ne plante pas de tente
je redresse mes torts à hauteur de tête
je me dévore avec lenteur
le ventre à l’état sauvage
seule à l’heure
au centre d’un sillon
au milieu du champ
PV

29 octobre
– Tu connais le party-game uh-oh
– Le truc à une carte ?
– Ouais truc tiktokable à mort
– Faut être plus de trois, on est que deux
– On a qu’à changer les règles
– Askip une pièce de monnaie suffit
– OK mais alors on peut aussi jouer à pile ou face ?
– Euhhh. Oh, si tu veux.
PV

30 octobre
Nous nous hissions à hauteur de ciel sans atteindre
le sens de la musique
l’impossible reste toujours à définir dans l’indéfinissable

Nous comprenions que l’engrenage n’entraînait plus les roues
des idées que nous étions fixés au sol par un excès de patience
et de pensées fausses
nous nous sommes penchés tout exprès en quête d’un vide pour
nous rappeler à l’ordre
au bord du chaos nous nous sommes laissés enfumer
immobilisme en butte au monde divisé

Il nous aurait fallu réamorcer les rouages d’un jeu dangereux
pour mieux le déjouer
peut-être changer de pied peut-être changer de jouet
ou de médiocrité
se recomposer un visage de juste (de justicier)
assemblage brouillon sous buée sous brume matinale
retrousser le sang jusqu’au nom
il aurait fallu changer la géométrie du miroir
PV

31 octobre
ferme avicole
volatiles enfermés à plus de vingt
au mètre carré
entravés se déplument
volettent hirsutes
leurs dérives affolées
éviscérées
PV

Le dernier poème est un teasing pour un texte à paraître bientôt dans la revue Utopie, sur le thème « Violence ».

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Soirées adolescentes (photofictions #7)

On est tenté de chercher l’imposture. On scrute dans les bribes de mémoire qui s’accolent aux photos. On peut dater à peu près. On reconnaît aux visages, aux lieux.
Nous avions sans doute 16 ou 17 ans, l’âge des soirées lycéennes. Notre petit groupe à géographie variable. On ne remarquait pas alors les marqueurs sociaux, ados friqués ou pas, bcbg/baba-cool/curiste, faux rebelle et vrai libéral, gauche ou droite quelle importance, on s’en foutait.

Qui prenait la photo quand j’étais dessus ? Plusieurs appareils passaient de main en main, celle d’autres qui nous prenaient par surprise, dans des postures incongrues, dansant ou chantant, bouche ouverte ou visage esquissant une grimace, langue tirée comme on exhibe son âme d’enfant.
Photos prises par d’autres plus vraiment sobres mais pas tout à fait bourrés. Il était question d’expérimentations : photographiques. Et pas seulement. C’est l’âge qui veut ça. C’est le franchissement. Ce sont les frontières qu’on dépasse. Se tenir sur la ligne, juste au-dessus de l’abîme. Le vertige. Hors limite ou dedans, nous n’avions pas toujours la conscience de nos actes. Ou nous faisions semblant de ne pas voir distinctement la ligne pour aller au-delà.On ne voit que la gêne passagère qu’on mettait volontiers sur le compte de l’abus d’alcool, de nos soirées de débauche mais quoi ? Nous étions des ados comme les autres. Tous soumis à l’œil mécanique du monde, jugés d’emblée comme nous refusions de l’être entre nous. Figés dans le vernis ordinaire d’une société dont nous refusions l’emprise par naïveté pure, celle de notre jeune âge. Nous ne savions peut-être pas que nous nous conformerions tôt ou tard à ce qu’on attendait de nous. Nos actes de rébellion, nos menues résistance brisées dans l’œuf quotidien de nos renoncements.

Sur cette photo, nous sommes affalés dans des fauteuils profonds qui accueillent nos fins de soirée. Ceux où l’on sombre, ceux où l’on ne ferme qu’un œil. Ceux aussi où l’on s’embrasse en cachette. Bureaux vitrés plongés dans le noir. Site professionnel colonisé par notre horde. Plus des flash-back que des souvenirs.
Celle-ci, je sais qui l’a prise. L’amie chère, celle qui nous accueillait. Je me rappelle l’hésitation à appuyer sur le déclencheur. Son regard parfois désapprobateur. Etait-elle la plus sage ou la plus marginale ? La plus triste sans aucun doute. Se trouvant laide alors, il lui était plus facile d’être derrière l’objectif que devant. Plus de douleur de ce côté de l’obturateur. Son plaisir d’autant plus grand d’immortaliser la joie. De fixer nos rires, nos beuveries, nos écarts, nos excès avec une infinie tendresse, une douceur quasi maternelle, une bienveillance qu’aucun d’entre nous n’avait. Son regard absent de la photo et pourtant perceptible, perçant chaque trou noir de ma mémoire.
Perle Vallens

 

La photographie existe mais je ne l’ai pas retrouvée. A la place, celle-ci qui date de la même période…

photo couleur·poésie

Retour de feu

Le feu s’allume, le feu s’éteint.

D’un tison apaisé, la suie remplace
la braise dans l’air noir
et les cendres au souffle d’hier

A la prime brûlure suit
la brume consumée
et la fuite des flammes

Au ressac rougi
à la langue flambée
l’épine crépite au bout des doigts

Le feu s’en va, le feu revient.
Perle Vallens

Inktober·photo couleur·poésie·prose

Inktober 2022 (5 par 5, 4)

17 octobre
Fiction classée X dans laquelle 
on bascule par principe
de réalité
On crochète du concret
comme la peau sous les ongles
trop nombreux fantasmes et tabous déficitaires
Les interdits s’extirpent à la force du goût 
on les déglutit on les régurgite 
on se dit pas assez salé
on passe à autre chose
PV

18 octobre
tu prends cette pensée qui t’érafle
qui te griffe
à laquelle pourtant tu te frottes
ce raclement tant de fois entendu
tant de cicatrices laissées
tu te laisse traverser par cette idée
impossible à arrêter
impuissant à stopper le leitmotiv
comme refrain d’une chanson sans fin
qui résonne jusque dans les recoins silencieux
de ton cerveau
PV

19 octobre
Elle défait sa queue de cheval et brosse ses cheveux, longuement. Elle les brosse sur toute la longueur. Jusqu’aux pointes qui s’effilent. Elles démêlent les rebelles. Les indisciplinés. Les évanescents. Les durs à cuire. Elle se demandent s’il y a dans la nature des cheveux comme dans la nature humaine, une part de bien et de mal. Des dociles et des révoltés. Des doux et des irascibles. Quel est le caractère d’un seul de ses cheveux, quel est celui de l’ensemble de sa chevelure ? La partie pour le tout ou bout des dents synthétiques de sa brosse, leur morsure du cuir chevelu et le cri immobile de son crâne.
PV

20 octobre
Nulle autre perspective pour le corps que
sa propre exactitude et sa progression 
souvent désinvolte devant sa propre érosion 

Le corps n’ignore pas les signes incertains
il les snobbe par habitude
tout est dans l’esbrouffe
cabotinage et compagnie

Le corps bluffe
(il est très doué à ce jeu-là)
toute affliction s’occulte
toute cicatrice s’efface
toute trace de détresse se passe
de commentaire
PV

21 octobre
Il renifle. Il flaire comme un chien. Vilain chien qui fouine, fouille sous la jupe. Chien qui fait le beau, bien campé sur ses pattes arrières. Queue dressée. Babines salivantes. Crocs retroussés. Vilain chien me prendra pour os à ronger, me mordra, me laissera pour morte. Vilain chien n’aboie pas pourtant, jappe de joie. Lèche ma main. Et comme dans la comptine, lève la queue et puis s’en va.
PV

Inktober·photo couleur·poésie·prose

Inktober 2022 (5 par 5, 3)

12 octobre
Don’t you forget about me 
Vieille chanson vintage
défile sur mon smartphone
pour faire rimer Instagram
avec mélancolie
Dans forget il y a get
Il y a get laid et get in touch
Il y a aussi get rid of
Guess what I prefer
Sûrement pas que tu m’oublies
que tu me passes aux oubliettes de ta vie
Je suis un esprit simple mais pas simpliste
parfois juste un peu autiste dans mes addictions
je me répète en boucle
Don’t you forget about me
PV

13 octobre
c’est très gentil à toi merci vraiment gentil je te remercie encore tu es très gentil merci-merci-merci je ne te remercierais jamais assez tu es la gentillesse incarnée gentillesse personnifiée jamais croisé quelqu’un d’aussi gentil thanks a lot my dearest friend so kind of you t’ai-je déjà dit à quel point je te trouvais gentil vraiment trop gentil A-DO-RABLE
PV

14 octobre
Muscle lâche.      D’un coup sec.
Sa reliure défilée.      S’offre définitive.
Le long de l’ossature.       S’effiloche.
Les chairs s’en détachent.      Déchirées.
Roule et pousse l’os.    Comme caillou.
A vide.
PV

15 octobre
Les tatous ne vivent pas dans les grandes villes. Il arrive qu’ils s’y égarent mais ils préféreraient être ailleurs.
Ils ne prennent pas le métro. Ils ne portent pas des sneakers en cuir souple et à coussin d’air placé au niveau du talon. Ils ne jouent pas au basket-ball. Jouent-ils ?

Ils ne boivent pas de sodas, ne mangent pas des sandwiches chauds et gras dans des fast-foods. Ils ne s’alcoolisent pas, ne se droguent pas, ne crachent pas leur tripes au sol. Ils ne sont pas en manque et ne se cachent pas pour suer leur misère. Ils se cachent pour échapper aux prédateurs.

Ils ne dorment pas la nuit dans des chambres d’hôtel miteux. Ils ne se réveillent pas dans une marre de vomi. Ils ne zonent pas dans des ruelles mal éclairées. Ils n’abusent pas de lames coupantes sur leurs congénères. Ils se méfient de tout et poussent des cris stridents à notre approche.
Les tatous ne vivent pas dans les grandes villes.
PV

16 octobre
volaille ou valetaille
qui nous prend pour des perdreaux de l’année
coqs de basse-cour de basse extraction
d’exaction de vilenie mieux vaut
revendiquer sa cruauté
que de s’en cacher
PV