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Soulever les mots

les mots la langue©Perle Vallens

Tu soulèves les mots, c’est ton activité favorite. C’est un exercice quotidien pour muscler la langue.
Tu soulèves les mots doucement au début parce que les premiers mots sont lourds. Tu soulèves les mots comme des pierres pour regarder dessous. Tu cherches la mousse, l’humus accroché aux mots. L’humidité, c’est signe que les mots sont vivants.
Tu ajoutes ta propre salive pour mouiller les mots. Ça glisse mieux ainsi. Les mots mouillés s’entendent mieux. Fraîchement humectés de sens, les mots se comprennent mieux. On se comprend mieux. Si je mets mes mots sur ma langue directement dans ta bouche, peut-être que toi aussi tu comprendras mieux.
La salive, c’est le soleil pour faire pousser les mots. Celui qui dit est toujours un peu jardinier. C’est facile de faire germer des mots sur le bout de sa langue, c’est donné à tout le monde. Mais il faut aussi prendre le temps de voir grandir le mot avant de l’expulser, avant de l’offrir. Un bouquet de mots ne s’improvise pas il faut y mettre les formes, la ponctuation, les respirer, connaître le chant du mot nouveau-né.
Tu soulèves les mots avec la langue, tu les galbes, tu les glisses, tu les sens. Ils sont volumineux, vivaces, tu en veux plein la bouche, persistants, tenaces. Pour un peu, tu les garderais pour toi.
©Perle Vallens

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Bulle de mots

bulle©Perle Vallens

Les mots furtifs se glissent de la langue à la page, en peu en vrac matinal, désordonné comme les cheveux, en bataille mal rangée. Ils se heurtent dans la bouche endormie entre le café chaud et la tranche mal mâchée. Ils s’amoncellent dans leur bulle entre les lèvres closes, retenus avant l’entrée en scène. Les mots ne retrouvent pas leur place. Ils ne retrouvent pas leur sens.
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Principe d’inertie

inertie©Perle Vallens

Léthargie, cet engourdissement jusqu’à l’os, le lent poison de l’inaction. L’âme se courbe dans l’incertitude, repliée sous le corps, dans l’obscurité vague des organes endormis. Le coeur abandonné au ballast, les pensées éparpillées au vent, un résidu du puzzle jamais terminé. L’âme muette, ternie de sentiments brûlés au botox.
On ne sait plus ce qu’est s’élancer, sauter dans le vide. On ne sait plus voir l’invisible, deviner les paroles insensées qui se murmurent au loin. On ne sait plus que se réfugier derrière les fenêtres closes.
Ce qui ne dort pas attend. Ce qui n’attend pas rêve peut-être. Ce qui ne rêve pas pense sans cesse. L’obsession emplit le cerveau et ceint tout entier des bras jusqu’aux pieds.
On reste là, ombre de la pierre sur le chemin que rien ne décolle. Le poids d’une suie noire, la nuit tombée sur nos épaules.
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Insonorisé

gorge de nuit©Perle Vallens

L’insouciance par dépit, douleur par désœuvrement, la brûlure au feu du jour qui rejoint la nuit sans crier gare. Le sommeil se délave, bleuit, fade eau de vaisselle qui lessive chaque nuit une vie tempérée, noyée dans ses contours flous.
Un peu de ciel se cueille dans la paume, se boit à grand coup de bleu entre les paupières. Vitrifié l’envol des nuages entre deux versants de vert, grandeur nature. L’étreinte ment et l’absence louvoie, feint d embrasser, persiste dans son inconsistance, l’hérésie d’un baiser chaste.
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Grand bleu

grand bleu©Perle Vallens

D’un plongeon
le ciel dévore le paysage
il mange tout
jusqu’aux nuages

Le beige cède la place
au bleu roi
grand auréolé
de ses sacrements

Le pur et l’impur
envers du décor
dessine la trace
de nos tourments
dans le sens inverse
des aiguilles solaires

L’azur sans tâches
à perte de vue
nous dispute
la chasse au gris
qui nous ronge

La pêche de trop d’or
fait cligner l’oeil
au firmament
la douleur est trop vive
sous la paupière
©Perle Vallens