atelier Laura Vazquez·écriture·montage photo·poésie·prose

Un truc en plus

Au début
Est née en automne, par temps pluvieux. Est née avec un truc en plus. Et ça change tout.
Aurait failli rester loin. Aurait failli être laissée. Laissée pour compte.
Lui l’aurait laissée, tu penses, ce truc en plus, ce n’est pas possible. Ce truc en trop. Comment vivre avec un truc en trop.
Elle lui aurait crevé les yeux pour cette idée d’abandonner son enfant.
D’autres ont pensé, c’est une punition du ciel, tu penses, mariés hors église.
Ce sentiment de culpabilité du père. Mais la mère accrochée à la vie, accrochée à l’enfant qui a grandi en elle.
Est née avec un chromosome en trop.

Deuxième mouvement
A grandi dans une vraie famille, finalement.
A grandi enfant heureuse, jeux pour gentillesse, pour joie, pour innocence. A grandi bien entourée, tous ses chromosomes choyés, aucun délaissé.
A pris tout l’espace de son enfance, a fait ce qu’elle a pu avec les autres. A fait ce qu’elle a pu pour grandir. Dix ans d’un bonheur simple pour âme simple.
A rencontré la méchanceté, n’était pas préparée, avait été tellement protégée. A rencontré la jalousie et la rancoeur.
A rencontré le miroir de sa faute originelle. Dans son reflet son chromosome en trop lui a explosé en pleine face. Le miroir s’est brisé, des éclats dans son cœur. Glacée. Comme morte avant d’être morte.

Plus long chapitre
A entendu trop de mots. Ils ont trop résonné, lui ont cassé le crâne. Trop d’invectives brutales, même en sourdine, même chuchotés.
A entendu trop d’injures, trop d’injustice pour ce chromosome en trop. A entendu le pire.
A fini par se réfugier ailleurs. N’a plus parlé. N’a plus aimé qu’en silence. N’a plus voulu, n’a plus fait confiance qu’en de très rares humains.
S’est tenue loin du monde. Sa peur, sa blessure à jamais ouverte, ses pensées interdites, enfermées dans sa tête.

Et après ?
Attend la fin. Attend sans patience, ni impatience. Voit son corps décati, dégarni, presque mort.
Sa perception est ailleurs.
Passe son temps, sa pauvre vie à attendre. N’en peut plus d’attendre. Serait soulagée si.

Moi, je ne sais combien d’années encore de ce calvaire. D’une vie qui n’est pas une vie.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Humeur monstre

Tu suis l’ombre sur le mur.
Tu suis à la trace les flottements que dessine la lumière pâlie sur la surface grise, sale, sur l’effritement doucereux du plâtre.

Lumière molle, lente dans l’air terne, terreuse dans tes yeux. Lumière ne danse pas, tisse sa lassitude comme toile d’araignée.
Lumière tremble de froid, d’ennui blanc, de torpeur de fin d’après-midi.
« Je hais les dimanches ».
Lumière meurt de ce poison.

Cette inaction écrasante dégouline en longues traînées sur les parois écaillées. 
Le temps ne passe qu’à travers ce mouvement flou, ce bercement de ta solitude.

Tu suis au sol l’absence.
Tu suis jusque sous la semelle de tes baskets, où aucune lumière ne perce.
Tu suis le souffle noirci sous le lit, sans même aucun monstre dessous.
Aucun monstre que toi-même.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie·prose

Le chemin

Je vais dans la vie d’un pas fracturé, d’un pied bot, la jambe boiteuse de ne savoir où se poser.
Je croise des âmes blessées, des lambeaux de vent qui me percutent de leurs mouvements trop amples, de leurs gestes arrachés à la terre.
Avec mon corps crashé par tant de collisions je continue de marcher.
Nous continuons tous d’avancer sur le chemin.
Tous en apnée devant et derrière ce qui nous sert de boussole.
Nous allons à l’aveugle, nos yeux bridés de solitaires, nos yeux couturés d’erreurs d’aiguillage, de coups de ciseaux si anciens qu’ils ont rouillés, nos yeux de fer rongé par le temps.
Nous avons tous des mains trop grandes d’ogres faméliques, nos dents déchaussées dansant seules dans nos bouches.
Nous ouvrons encore nos gueules vides, bêtes affamées en quête d’un loup, d’une meute. C’est à qui trouvera la couverture chaude de l’humanité pour s’en couvrir. A qui les draps propres de l’amour pour se vautrer.
Il se dit qu’à défaut d’un agneau, nous pourrions nous nourrir de rivières, nous pourrions nous vêtir de forêts.
Et parsemer de nos os les routes pour montrer la voie empruntée à l’avenir, celle à suivre des yeux avant de la nommer.
Nous poursuivons tous, c’est le parcours imposé de l’escape game jusqu’à son terme (joueur ne joue pas encore), jusqu’à dernier souffle, la respiration courte de l’oiseau.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Air-air

L’air est flou et gris et debout devant moi mais je ne le vois pas. Il a la forme et la vitesse d’un missile.
L’air est grand et gras, l’air est un ogre qui nous avale, l’air nous grignote tout autour, il nous rétrécit.
L’air est grandes dents, mordantes quand il fait froid. L’air est ongles pointus qui nous griffe, qui lacère la peau, qui la glace. L’air est aigu comme un cri. Il est pointu, raidi, direct comme un poing.
L’air est espacement, est enjambées. Il a enfilé ses bottes et nous parcourt, il avance à grande foulée, il flotte au dessus, nous surplombe de tous ses membres. L’air a de grandes jambes.
L’air est caractériel, d’humeur changeante. Il ne sait jamais sur quel pied danser. On attend qu’il se radoucisse. Devant le soleil, il se tient coi, pris de langueur subite, il s’assouplit. Dans le vent d’hiver, l’air devient bras dur, bras armé. L’air trace à la scie sa route dans notre ossature, grince jusque dans notre cerveau. Il sait hurler entre nos oreilles, il sait siffler mieux que moi et râler, et gémir, et hurler à nouveau. L’air a alors une si grande bouche, à nous hacher en deux, comme mer gelée.
©Perle Vallens

photo n&b·poésie·prose

Legoland

Charger la gorge. Pleine. Les mots comptent double. Double peine. Ils connaissent la multiplication des langues, leur duplicité. Ils fractionnent le sens grossi d’aspérités fonctionnelles.
Les mots s’empilent. Ils reposent sur leurs propres fondations. Manquent de solidité. De certitude. Mots creux, cariés comme dents de lait, comme souvenirs d’enfance. Les mots tressautent dans leurs cordes, s’entassent sur les chevaux de bois, s’effondrent sur le canapé. Manquerait plus qu’ils s’endorment. Il faut les réveiller, les secouer de leurs images trompeuses. Structure gonflable dilatée, pleine d’histoires du passé. Gros œuvre prêt à exploser. Base à revoir, à solidifier. Cimenter les choses dites. Parce que flottements. Parce que phrases soumises à porosité.
Ce que je dis prends l’eau, se noie dans le trop plein, dans les débordements. Ce que je dis finira par s’évaporer. Ratiboiser, raser sec. Maîtriser les mots. Les dompter pour leur faire dire ce qu’ils refusent d’avouer. Les faire grandir. Tisser lettre à lettre, forcer la conjonction, presser sur la ponctuation. Entrefeuiller nos traces et nos désirs. Le meilleur est à venir.
Les mots sont un jeu de construction dont le chantier se renouvelle chaque jour.
©Perle Vallens

écrit pour une revue qui ne verra pas le jour

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Apnée

L’œil divague et revient sur l’écran, scrolle scrute en sa fébrilité inquiète. Rien. Aucun message. Troisième relecture du précédent que l’on connaît par coeur. 

Alors l’attente infinie. L’attente qui perdure, cruelle lorsque l’écran s’allume, lorsque le smartphone bipe. Le cœur tressaute mais toujours pas le mail ou le sms espéré, ce qui équivaut à vide intersidéral, à perte de conscience, à flottement. On ne vit plus, on ne respire plus que pour le message qui n’arrive pas. On reste en suspens, enfermé dans son propre oeil, vitreux d’avoir trop scrollé, trop éparpillé ses éclats sur toutes les interfaces, toutes les appli, tous les réseaux. C’est comme si on nageait sans but, à contre courant. Non, plutôt une coulée à pic. Fond de la piscine, tchin-tchin. L’attente c’est comme une longue apnée. Un décompte sans fin. Les profondeurs du bassin qui nous absorbent et nous dissolvent. Les bordures indéfinissables, infranchissables. Les poumons en feu. L’abîme qui nous engloutit peu à peu. Un arrêt total de tout qui nous laisse totalement exsangue. Haute toxicité et risque d’hypoxie. La pression à son maximum. 

Impossible de reprendre son souffle avant l’arrivée du message. Et quand enfin il arrive, c’est comme si on sortait la tête hors de l’eau, haletant, qu’on aspirait une grande goulée d’air. C’est comme si on reprenait vie. 
©Perle Vallens

corps·photo couleur·poésie·prose

Blanchi

Au corps le corps reconnaissant, dédicataire de lui-même. 
Le corps anachronique a des désirs de grandeur qui ne sont plus à sa portée.
Vieilli, blanchi, claudicante consécration de l’âge, corps bêtabloqué en soutien du cœur.
Il durera ce qu’il durera.
Son plein potentiel, humain moins humain mais position méta. 
Le corps polymorphe dans son désir d’être est une foule à lui seul. 
©Perle Vallens

Erotisme·photo retouchée·prose

Main. Tentaculaire.

Douce, moelleuse, chaude, fondante. Ouverte à la main qui s’imagine. La main qui imagine de son côté la chair douce, moelleuse, chaude, fondante. La main invente les contours, la mollesse, le soyeux, rehaussés d’un souffle chaud depuis le ventre. La main entend respirer du plat de la paume, voit se gonfler, la main sait les mots prononcés en rêve. La main visite de toute sa puissance inventive, captation d’une source intérieure, d’une douceur qui dissimule un grondement de fauve. La main se glisserait sans crainte de se faire mordre. Un doigt, puis deux. La main entière disparaîtrait en quête de nouveauté, exploratrice du plus profond. Peut-être pour s’y cacher ou s’y mettre à l’abri. Peut-être pour se vêtir de doux, de chaud, s’y enrouler. La main faite liane, longue, s’allongeant pour s’enfoncer.
La main en allées et venues, sur et sous la peau, entre les chairs, entremêlées, entre l’humidité et l’abîme, le moyen d’y pénétrer et de s’en extraire. La main tentaculaire gesticule, se colle, ventouse, dévale, dévide ses doigts. Une bestiole dans une bestiole. Hallucinées.
©Perle Vallens