Comme si la lumière naissait dans mes mains Comme si la chaleur allongeait le pas sous les miens Comme si la caresse du soleil soudain s’impatientait
Comme si chaque silence me poussait entre les lignes de vie comme un arbre Comme si le vent soufflait sur mes feuillages pour y voir de la vie Comme si chaque pensée passait d’une main à l’autre, un tressaillement dans les branchages
Comme si chaque chose était à sa place au bout de mes doigts Comme si chaque image à toucher y trouvait son juste révélateur Comme si chaque parole déjà bue revenait naître dans mes mains
Comme si dans le creux de mes paumes pouvait surgir une source Comme si tu pouvais y boire comme un animal sans peur Comme si ta langue léchait mes mains d’une soif oubliée
Comme si chaque sensation volait une part de moi pour la distribuer Comme si tu pouvais saisir au vol chaque parcelle de ma peau Comme si tu pouvais faire tien chaque énoncé de mes ongles
Au bord du chemin roule quelque chose qui ressemble à une pierre. Elle pourrait s’envoler si on soufflait dessus. Alors je souffle dessus. Le vent m’aide dans mon entreprise. Rafale ou saccade, la chamade du cœur de la pierre, à brides rabattues. Blanc, le ciel bat son unisson.
Regarder le mont gardien de ses neiges jadis. Leur fonte en rigoles, en rivières. Une berceuse à tremper entre deux rochers avant l’heure de la sieste. S’approcher des cimes, troisième à gauche derrière l’écran total des sapins. Ici, étang à poissons, ciel à rapaces, le pressentiment d’un orage à venir dans la zèbrure du jour.
Il y a quelque chose qui ne va pas Il y a quelque chose qui n’est pas à sa place et qui va dans tous les sens Quelque chose remplit et se déplace Quelque chose mûrit sans rien dire de lui Quelque chose porte ses fruits pourris comme une impatience
Franchement, cela devient n’importe quoi. Aucun sens à tout ça. Aucune raison, aucune substance. On a beau dire, on n’y croit plus. On se persuade, on se laisse bercer par cette espèce de béatitude mièvre, de bienveillance mollassonne, d’indolence. Ce truc sans pattes avec un cœur qui déborde, qui dégouline. Franchement, qui a besoin de ça ?
Alors je sais ce qu’elle dirait. Elle se persuaderait elle aussi « aie confiance, tu sais bien comment ça se passe, c’est toujours comme ça ». Cela retentirait comme un ongle qui crisse au tableau noir « toujours comme ça », tu parles ! « aie confiance » et là on entendrait le chuintement, le sifflement du serpent dans le dessin animé de Disney, celui qui t’endort, qui t’hypnotise. « Qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? » Ils sont partout, ces serpents ! Ils nous entourent, ils nous espionnent, ils nous inspirent nos pires actions, ils nous dépassent, ils nous débordent. On passe et repasse devant leur langue effilée et on ne peut s’empêcher de les suivre. Lui, on l’entend à l’avance, on le connaît par coeur « normal », « pas mieux », c’est tout ce qu’il trouverait à redire. On les scrolle, on les follow, on les like, on se like pareil. L’autolike c’est plus sûr.
Moi, j’ai rangé mon rss et je ne le trouve plus, trop bien planqué, trop bien foutu. Trop de détails tuent les détails, trop de hashtags tuent les hashtags. On se hashag même irl, tu vois ? On se poke, mon pote. On ne se touche plus assez à mon goût. Toi, tu n’en penses pas moins, je sais bien ce que tu dirais « asepsie, ton masque tu le gardes, ta main tu la gardes, ton corps tu le gardes, ton cœur tu le gardes. Un point c’est tout ». Mais bon c’est pas une vie si rien ne
se partage. On ne passe pas sa vie on line, si ? On ne vit pas virtuellement, si ? OK Google, c’est quoi une asepsie ? On te donnera une définition au ras des pâquerettes qui n’explique pas le pourquoi du comment. Google, c’est pas un assistant, c’est un rigolo programmé par des rigolos. Aujourd’hui, on met de la rigolade dans tout, ça tambouille sec, ça rissole, ça racle les fonds de casseroles, ça finit toujours plus ou moins par attacher, ça colle, tu ne le sais que trop. La brûlure est partout sur tes doigts, dans ta peau, derrière l’orbite oculaire et dans ta nourriture. Heureusement tu as la dent dure, toi aussi. Facebookiens tous jusqu’aux chicots, twitte et retwitte la couleur du ciel ou celle des armes. On vit comme on veut, on parle à côté et personne ne se préoccupe de nous au fond, pas vrai. « Oui mais non, l’autre là, il a dit de s’aimer les uns les autres, on aurait de la considération que ce ne serait pas plus mal » et elle, elle surenchérirait sûrement « et les animaux, tu penses aux animaux, ils ne sont pas sur facebook eux, ils n’emmerdent personne eux ».
On ne sait quelle latitude atteindre, ni quelle longitude Je n’ai pas la bonne application Je m’en tiens aux bornes sur la route pour m’indiquer la bonne direction celle des cimes et le temps estimé qu’il reste à parcourir
Aucun autre fuseau horaire que celui dans lequel on se glisse arrivé au sommet
L’Air de rien est une toute nouvelle revue de poésie dans un format minimaliste mais de belle facture (main du papier, couleur..). Le n°1 (avril-mai-juin 2021) est paru récemment avec un poème de circonstance, On air.
Les arracheurs de dents te cherchent des poux dans la bouche Ta langue ne tourne pas assez à leur goût Elle penche trop en dehors Elle pêche des mots qui peuvent convenir mais il n’y a que des inconvénients à parler avec des cailloux et des molaires creuses c’est bien trop massif, ça prend toute la place Tu as un dentier sur mesure pour remplacer les canines tombées pour corser la saveur des phrases Tu ne ménages pas ta morsure
On ment, on triche et c’est comme sucer une chair fraîche La pastille de la peau blanche détachée et plaquée au palais On a les addictions qu’on peut On a des douleurs dentaires à trop mâcher par intérim Il manque toujours un trou pour cacher les déchets