100 jours·écriture·poésie·prose

100 jours d’écriture (3)

Jour 21
Si j’étais un moment,  ce ne serait pas celui à venir (sauf peut-être s’il était plus frais), ce ne serait pas celui passé (même il y a cinq minutes, même il y a trois ou dix heures,  même il y a vingt ou quarante ans), ce serait un moment présent, un moment propice, ce serait un moment d’écriture. Ce serait celui d’un mot qui vient, d’une phrase qui arrive, d’une suite qui s’installe et prend ses aises sur l’écran,  qui se  dispose, qui se diffuse, ce serait un moment de poésie qui s’espace et prend de la place dans la tête sans qu’on sache forcément ni comment ni pourquoi, ce serait un moment un peu comme ça,  un moment comme maintenant  (mais quand vous lirez, il sera déjà passé)

Jour 22
Le tonnerre a cogné à la fenêtre avant de s’évanouir au loin
le ciel assombri sans qu’on sache s’il faisait déjà nuit
a mordu un reste de jour
passé à distance le niveau de perception
a baissé d’un coup

Jour 23
Je pense estuaire,  je pense lisière et se dessine un contour qui n’est jamais une frontière nette, irrémédiable mais une paroi poreuse qui se colle à ma peau
J’aimerais que quelque chose se déplace qu’un axe se redéfinisse, régence l’espace qui sépare en espace qui relie

Jour 24
Qu’est ce que les notes de bas de pages ont à nous dire
Leurs formules brèves valent exergue
pourraient valoir récits en s’y prenant bien
pourraient rallonger le texte d’un dispositif augmenté
de fragments gonflés au souffle vivant
d’histoires taillées dans la pierre
de mots fossiles auxquels rendre vie au fond du texte

Jour 25
La chaleur ressemble à l’air qu’on pensait frais
Elle ruisselle à l’intérieur par les fenêtres grandes ouvertes
Les nuages ont cessé de se déplacer dans l’intervalle où l’on a espéré une amélioration
Rien n’a vraiment eu lieu  et en plus,  il n’a pas plu

Jour 26
Journée vide
mais trop pleine de vagues
d’ongles rongés jusqu’à la chair
Journée à chercher une raison aux choses
œil retourné à sa paupière
pour voir depuis l’intérieur la valeur
à accorder les vraies priorités dans le cathéter où goutte à goutte la douleur

Journée à oublier (d’urgence)
à flotter les fausses impressions du pire les excès et les défauts d’imagination
à faucher la sécheresse des mots
(il a plu pourtant)
à moissonner boisseaux d’angoisse
à vomir la bile de sa fille de sa bouche à mon ventre qui se souvient

Journée à frôler l’indicible à inventer l’écroulement d’heures comme un château de sable
secondes coulées dans l’embrasure de la porte à ouverture automatique sécurisée
ventouse électromagnétique son chuintement menaçant
quelqu’un a dit sas de santé publique
en bordure des abandons de poste

Journée de temps long au fond des défections politiques
des personnels débordés et cette patience comme une corde à nouer autour de la taille
Journée à taire les mots de trop mais à ne pas silencier les désarrois
commuter la colère ou la diriger
une seule insulte est à déplorer sur la si longue matinée à débordement

Journée à mariner l’attente comme on touille son propre cœur
et sa tête pendante dans un déni sans nom
à macérer dans son jus bouilli à l’eau amère de l’inquiétude
à croupir les sueurs liées dans l’instant d’une sororité maternelle
et d’un proche que le malentendu de la maladie sépare

Journée en creux se remblaiera demain

Jour 27
Rien ne s’est fait aujourd’hui d’important sinon le regard précis sur d’infimes détails
indices minuscules de l’élasticité du temps
qui ne passe pas
la bouche muette de chaleur
la langue s’est emmurée vivante
le silence est un rempart contre la guerre
lasse
contre soi-même
J’émets un signalement mais
le milieu de la journée demeure introuvable

Jour 28
Un peu de précision cartographique permettrait de clarifier les méandres de mes pensées

Jour 29
Dans le bruit de l’arbre,  il y a une métonymie insectivore
une dévoration lente d’un temps long réduit en cendres
après crépitement, le silence des crécelles
La branche devenue cimaise nous rappelle
l’inconfort de l’œuvre de plein air

Jour30
comment on parvient à traverser la torpeur du jour
la peau chauffée à blanc exhale molle ses relents de sueurs et d’excès
de fatigue les frottements sensibles d’un short serré sur les cuisses
l’eau dégouline dans la nuque une flaque au creux des omoplates dans laquelle
on pourrait faire pousser l’ardeur 
le contact avec le début d’après-midi me laisse exsangue
le premier pas surex dans l’herbe pâle et sèche
trop blanche que froisse le passage à vide
d’un criquet qui stridule mat son égarement

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