Emotion·photo n&b·poésie·prose

Les manches retroussées

Il a l’expérience du travail. Il sait se retrousser les manches. Il est son propre témoin. Il jure qu’il sait transpirer. Il jure que sa chemise colle dans son dos sans sa permission. Il jure qu’il sait résister, qu’il sait persister, et même qu’il sait signer tous les parapheurs qu’on lui tendra. Paradis artificiel. Perforeuses automatiques. Machine à café. Le papier se broie au noir, sans crème.
Et le compteur tourne dans l’usinage des rêves. 
©Perle Vallens

Emotion·photo n&b·poésie·prose

Matinales

Chaque matin mettre en marche la mécanique du jour, remonter le ressort avant qu’il ne se casse.
Actionner toute les machineries, manoeuvrer jusqu’au déclic de la lumière.
Chaque matin chercher dans l’encoignure des portes, dans le renfoncement des fenêtres un nouvel effet magique.
Agrafer les premières images en suspension, les premiers reflets dans l’axe du corps.
Chaque matin, renouveler sa propre voix, voir naître un nouveau rêve vivace, sa floraison et sa croissance. Et surgi de l’aube, l’appel profond, frauduleux, d’un désir clandestin.
©Perle Vallens


Emotion·photo couleur·poésie·prose

La mer scie

Le seul mouvement qui vaille, la vague. La mer avance et recule avec une constance qui force l’admiration, qui suscite l’effort repetitif. Avancer puis reculer pour mieux avancer, pour encore reculer. C’est la répétition, la même façon perpétuelle de continuer. Le ressac de chacun, ses échecs, les échappatoires, les reculades.
La mer ne se soucie de rien d’autre, elle avance et recule. Elle scie le temps en deux mouvements. 
Elle scie dans le vide de la vague qui se remplit aussitôt, elle avale le vide et se remet à scier. elle scie sans fin depuis si longtemps que le sens a été oublié. Personne ne sait, personne ne se souvient. 
La mer scie sans cesse dans la simplicité, elle scie dans l’insouciance. Elle passe et repasse sur les impatiences, elle les use à force, elle assure une certaine continuité des choses. Il n’y a qu’à suivre le mouvement.
©Perle Vallens

Emotion·photo retouchée·prose

Traité pratique d’ophtalmologie

Au viseur, voir loin, par-delà l’ossature, par-delà l’espace clos et les jointures, par delà les possibilités. Voir avec précision, avec suffisamment de persistance et d’acuité, exercer son sens de l’observation, son sens de l’à-propos, de l’à-coup, de l’accélération imprévue des événements, sans transition, sans déperdition des détails. Voir avec clarté la désinvolture, l’absence d’objectif, la démesure de la désolation. Voir et se garder d’interpréter, se laisser imprégner par ce qui est vu. Il faut basculer de côté. Il faut garder ses distances, biaiser le regard. Il faut répartir les sensations, les laisser émerger, pointes d’iceberg à la surface, les suivre, les installer en soi, durablement. Il faut apprendre la lenteur, ralentir le temps et l’espace entre l’envol et l’atterrissage. C’est ce que font les oiseaux pour laisser le moins de plumes possible.
©Perle Vallens

Emotion·photo couleur·prose

Bon pied

Le pied se pose toujours au bon endroit, celui du nouveau pas, du bon passage, du passé au présent. Il se pose à la bonne place. Il tient son rôle. Il le connaît par cœur depuis le temps. Le pied connaît la leçon. Il connaît la chanson depuis qu’il a deux ans. La mélodie n’a pas changé. Il faut dérouler. Il faut chanter le déséquilibre provoqué, l’art de se rattraper, la maîtrise des orteils, l’assurance du talon. Le pied connait bien la marche à suivre.
Parfois, le pied aurait besoin d’une béquille, d’une semelle orthopédique pour réparer l’incertitude du pas. Le pied qui hésite renvoie à quelque chose d’ancien, quelque chose d’enfance. Le pied hésite à passer le cap, à passer le pas. Il hésite à s’aventurer. Il a sans doute peur de l’incertain, de l’à peu près. Le pied n’aime pas les surprises, ni les entorses. Il suppose qu’il peut rester encore un peu immobile avant de se poser plus loin. Il s’imagine que le chemin peut venir à lui. Le pied change d’avis en fonction de l’aspect de la route. Il a besoin d’un minimum de confort, d’un peu de confiance. Il a besoin d’assise et de stabilité, il a besoin de prendre une grande inspiration avant d’avancer.
Le pied n’avance pas masqué, il se pose franchement, bien à plat, ventre à terre. Finalement, il faut se jeter à l’eau sinon on fait du sur place.
©Perle Vallens