Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…
Auteur : Perle Vallens
Perle Vallens écrit et photographie, deux écritures poétiques qui se rejoignent.
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2 octobre
à trop se précipiter on bâcle jusqu’à son bol de café PV
3 octobre
Elle n’a fait que nous frôler. Elle a rasé le haut de mon crâne, j’ai senti le courant d’air frais, l’éphémère de sa présence au-dessus de moi. Cela a duré quelques secondes. Suffisamment pour la sentir passer, pas assez pour la voir. La chauve-souris a disparu dans les interstices de ce bâtiment abandonné, cet ancien hôtel décharné, peut-être encore peuplé de fantômes. Au moins habité par cet animal solitaire. Elle a battu des ailes, comme volatilisée. Elle a rejoint l’invisible. PV
4 octobre Il suffit de regarder le beurre
(noisette dans la poêle)
filer parfait amour avec les noix de Saint-Jacques
dessus-dessous frissonnantes
si nues et blanches hors de leur coquille
il suffit de se fondre dans la dissolution brutale
de grains de sel à leurs surface
pour se réconcilier avec la morsure vive
l’avant-bras douloureux d’avoir trop embrassé
le brûleur de cuisson PV
5 octobre
Tu vois la flamme dans l’oeil
c’est ce qui brille en nous
c’est le feu que l’on porte dans la poitrine
transperce les peaux et les prémices
d’une brûlure
réduisant l’espacement les barrières à néant
l’embrasement s’étend à toute la parcelle
elle flambe jusqu’au coeur
son bel incendie d’hiver
aussi bien la caresse ressuscite me consume
de la main à la main PV
6 octobre
coupée à sa base la fleur
incise un désir cru
au creux du bouquet
à faire déborder le vase PV
j’attendais que quelqu’un m’apprenne le sens des choses de nouveaux mots quand on remonte les pans de la vie j’attendais que qu’il me soulève de terre comme on s’envole l’écrasement dans la poitrine à l’accélération au décollage alourdie par le poids de l’amour la masse et la force des sentiments qui nous retiennent ou qui nous poussent j’attendais la sensation intense d’un déchirement d’être arrachée au sol sans avoir besoin d’allumer les réacteurs juste par l’embellie de l’aventure abdiquer sans propre volonté et ses peurs sans regarder en arrière sans baisser le regard sans fermer la paupière c’est les yeux grands ouverts que je veux sentir la puissance d’extraction où me faire sauter sur les genoux ou au septième ciel (je ne suis pas contre un huitième) on vise toujours plus haut quand on s’envoie en l’air avant que je prenne feu laisse-moi juste compter à l’envers 3 – 2 – 1 ignition Perle Vallens
J’aurais pu l’imaginer à la ligne courte des hanches – stable sur ses jambes – l’arme ferme dans la main – l’œil fixe ne dévie pas de la cible. En alerte, narines frémissantes, à l’inspir se bloque, je le vois à sa poitrine. Rien ne doit bouger. Dans l’immobilité, s’absente pour concentrer toute son attention dans le regard et dans la main qui déclenche. Le pas de tir, visage de profil – le dispositif cadré sur le haut du corps puisque là réside le geste. Le buste émerge, le torse héberge entièrement le geste, les jambes ne servent qu’à assurer la stabilité de l’ensemble. Une femme-tronc pourrait tout aussi bien tirer.
Elle vient peut-être deux ou trois fois par semaine. Elle ne dit rien de son arme. Elle n’est pas fétichiste. Une arme comme une autre, mais de poing. Même si parfois elle revient à la carabine. Back to basics. Elle n’est pas là pour l’arme mais pour la cible, le plaisir de viser juste, de ne pas trembler, s’assurer, d’ajuster le geste. Elle ne parle pas, elle tend son bras. Elle regarde loin, au-delà. Elle tue l’invisible. Peut-être qu’elle tue quelque chose en elle.
Son œil ne se trompe pas, seule la paupière tremble un peu. Le cil volette comme une aile qui ne se décide pas entre ouverture et fermeture. Ça la gêne un peu. Avant de tirer elle ne pense à rien. Elle déploie toute son énergie dans le fait de ne penser à rien. Elle se vide pour se remplir d’air. Elle inspire toute l’oxygène possible, elle sature ses poumons, elle se gonfle. L’air se comprime alors tout entier contraint dans sa cage thoracique. C’est l’air contenu dans son corps qu’elle expulse du barillet. Plus elle en absorbe plus le plomb ou la balle gagne en vitesse. Le reste, c’est une question de précision. Elle sait qu’elle doit viser légèrement en retrait, la faute à son œil droit. Son gauche à demi-fermé ne lui sert à rien de plus qu’à se fermer. Après, elle respire et relâche ses épaules. Là, en même temps que le sang et l’air, affluent à nouveau ses pensées. Elle pense à l’ouverture de la chasse. Ceux qui défilent entre les rangs serrés de vigne, dans les dédales de forêt, en plein champs. Elle se demande s’ils pratiquent toujours le tir, s’ils s’exercent. Au lieu de tirer dans le tas. Mais dans le tas de quoi ? Elle ne ferait pas de mal à une mouche mais un homme ? Elle pense à l’open carry aux Etats-Unis, tellement facile avec un gun dans sa poche de se faire justice. Pourtant, elle pense qu’elle-même, si on touchait à ceux qu’elle aime. Si l’on osait. Puis, elle ne pense plus, elle emplit ses poumons et se prépare à nouveau à tirer. Perle Vallens
Deux poèmes, deux sonnets, sont parus sur Lichen d’octobre 2022, en écho à un sonnet d’Annie Hupé, lui-même écho à un sonnet de Gaston Vieujeux (parus respectivement dans Lichen n°75 et 74). Un écho qui se prolonge donc.
Comme les deux dernières années, je participe à Inktober, rendez-vous initialement graphique (à l’encre = ink). J’ai détourné en mots en 2020,puis en 2021 avec une série de poèmes courts. Je récidive cette année, avec des poèmes, textes courts, aphorismes… Chaque jour, un mot imposé, dont voici la liste (anglophone) :
Comme les autres années, je les proposerai 5 par 5. Voici le premier.
Mon corps n’est pas une statue de pierre à isoler de sa peau n’est pas une pièce à applaudir à distance Perds cette habitude de me regarder comme une gargouille Range tes yeux de poisson frit sur mes braises Perle Vallens
Plongés dans le noir, tous. Il a confié son corps à la nuit, ample à travers la vitre, et à l’assise rembourrée. La nuit est pleine, totale, seulement piquée d’éclats extérieurs, nombreux à l’approche des villes, plus rares dans l’étirement des zones d’activité désertées. Les spots de la voiture du rer semblent constellations. Mais il ne les voit pas. A cette heure avancée, après journée harassante, ne voit plus rien, ne broie que du noir. Noir sur noir, rien ne distingue. Sa peau ne s’invisibilise pas pour autant. Elle saille, plus claire, par contraste avec l’étoffe noircie par l’obscurité, sous la lumière blafarde, discrète, révélatrice de nos faiblesses, de nos fatigues. Œil ouvert ou fermé, qui sait, sous la casquette vissée, bien enfoncée sur le front. Qui sait si s’ensommeille dans sa lassitude, si somnole juste ou sombre tout entier dans un trou noir. La main repose sur le pantalon. Inerte. Comme morte. Je ne sais plus ce que signifie la main surgie au premier plan, si elle manipule un smartphone, ajuste une mèche de cheveux, mais l’index semble mettre en garde, me pointer, désapprobatrice, accusatrice, de ce flagrant délit de voyeurisme photographique.
Crevé. Heureusement, place assise. Je n’ai qu’à me laisser bercer. Me laisser bercer par le ronflement du train, le chuchotement de ceux qui parlent. Il font doucement. C’est l’effet que fait la nuit sur certains. Sur d’autres, les plus jeunes, la nuit est excitant. Mais là, ça va. Ça ne s’affole pas, ça souffle plus bas. Je baisse la garde. Je me laisse bercer. Ne pas louper ma station surtout. Ce sixième sens que j’ai développé avec le temps, avec les semaines et les mois, avec les années de trajet de nuit. Quelque chose me dit quand je peux m’assoupir, quand pas. Quand j’ai raison d’avoir confiance. Quand je ne m’en remets qu’à moi. Quand je romps, quand je peux flotter. Quand je dois me raidir. Renforcer mon regard. Le durcir ou le détourner. Là, je peux, je crois. Là quelque chose me fuit. Quelque chose qui me réconforte comme un flottement tiède. Qui m’efface un moment de moi-même. Quelque chose lâche en moi. Perle Vallens
Ce que j’ai photographié. La petite enfance, l’adolescence. Ce que je ne photographierai peut-être pas. L’âge de femme ou de mère, la vieillesse. Ce que j’ai photographié. Les gros plans du visage, l’œil, le nez, la bouche, jusqu’à l’appareil dentaire, les moues, les mimiques. Aussi la chevelure ramassée ou celle qui danse, qui lance ses longs filaments dans l’air, la nuque toujours émouvante dans sa pliure, le cou dans son essor, le glissement du soir sur la clavicule. Et photographiées en pied, de face, de dos, s’approchant, les bras le long du corps, la main levée, saisissant ou montrant le chemin. La main, les ongles, longs de menace, et le poignet se cassant, et le coude replié. Personnage partiel ou entier devant l’objectif n’est pas personnage, mais mon propre sang qui pulse à la veine.
Ici, la pose est sienne, son idée, son désir. La mise en valeur de sa chevelure. Depuis qu’elle pose pour moi, elle s’affirme, pleine, entière acceptation de son corps, de son être, elle devient ce qu’elle est. Cette photographie est emblématique, exemplaire de ce qui se vit avec elle de création artistique. Le déclencheur est à dimension double. Elle sait donner le tempo. Elle sait guider la photographie, elle a acquis cette sensibilité. Ce qui se joue de part et d’autre de l’appareil, ce qui se noue entre elle et moi, ce qui se répond d’instinct.
Plongée, contre-plongée, qui impose au modèle et au photographe postures acrobatiques. Toutes les possibilités qu’offre leur corps. Toutes les torsions, les sauts, les arabesques, les étirements. Toutes les contorsions possibles. Allongées, accroupies, droites ou courbées, salies de sable ou d’encre, de terre, d’ocre, embellies de fleurs, traînant dans la poussière. Ce qui se dit faire corps. Avec les éléments, les paysages. Voltiges et vertiges. Et encore la silhouette au loin. Jour ou nuit, couleur ou noir et blanc, nettes ou floues dans leur course ou leur immobilité. Des centaines de photos, celles qu’on hésite à jeter à cause d’un regard, d’un geste, d’une émotion qu’on ne saura pas retranscrire.
Celle-ci n’est pas ma préférée (techniquement mauvaise, mal réglée) mais c’est une des siennes, celle qui tisse ses secrets dans l’absolu de la danse, c’est par tendresse que je la choisis, elle plus qu’une autre, ce qui naît dans la complicité et la demande par elle formulée d’être immortalisée dans les postures qu’elle affectionne. C’est par amour seulement que je la choisis. Signe le mouvement dans le flou même, l’extension du corps, l’effort, le muscle bandé, la légèreté, la souplesse, l’embellie dans le soir tombé. Ma dancing queen, la bien nommée.
Les gouttes d’eau sur l’épaule, les ombres d’un feuillage sur un dos, un flottement, une impression fugace, l’imperceptible de la lumière fuyante sur un morceau de buste ou sur un pied sur lequel on aurait zoomé. Un pied qui s’avance. Un pied qui découvre, va à la rencontre de la vie. Qui s’abîme au contact (pied pédillé ou pointe de danseuse). Ajuste la focale dans sa fixité même sur le mouvement. Réglages compris, cadrage au plus près. L’extrême proche de la peau, presque à la toucher, à la sentir. L’impalpable chair de ma chair qui s’ancre numérique, déployée, sensible, distanciée et pourtant présente, offerte dans cet instant qui fut. L’instant pulse son image, est une caresse, une pensée douce, un souvenir, une trace pour se souvenir. L’intime se compte en pixels, des milliers pour retracer la joie. Celle d’un sourire, d’un espace parcouru seule ou à deux. Là où mon œil les couve, là où je les niche, au creux de mon appareil-photo, qui bat sur ma poitrine, tout près du cœur.
Celle-là, son abandon dans le plein soleil d’août, un balayage doux, une caresse. Elle tire sa force du rocher sur lequel elle repose, ses humeurs de pierre, ses joies de pure lumière, fille d’eau croît mieux en pleine nature. Se laisse manger par l’ombre et régurgiter par le rayonnement, née à elle-même chaque jour dans la nuit totale comme dans la clarté renouvelée du jour.
M’en voudront-elles ? L’impossible mère-photographe, les poses improbables, les longueurs, les courbatures, les lassitudes, les impatiences. Pourtant, c’est là que se tisse un lien plus serré entre elles et moi, les inclure dans ce qui importe, ce qui est cher. C’est histoire de transmission et de partage, c’est histoire de se raconter des histoires. Se maintenir en équilibre entre l’imaginaire et le réel. C’est un jeu de funambules, elles, moi, au-dessus des mêlées du monde. Perle Vallens
soleil péroxydé ploie descend en rase motte se pense oiseau de proie à cuire toutes les ailes à nous brûler vifs
planche de salut ressemble comme une sœur au supplice de la cale coulée d’aplomb de l’océan son infini de bleus la profondeur de l’œil nous tourbillonne aiguillonne son à-pic
grandes brassées ou embrassades la caresse nous appuie la tête la maintient enfoncée sous l’eau épicentre pile du baptême ou de la noyade Perle Vallens