
Caviar 58

Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…


je sais ce qu’il y a en toi
je sais ce qu’il y a si tu me dis ce qu’il y a en toi
si tu me dis il y a plein de choses que j’aime
des choses que j’aime en toi que j’aimerais en moi
ce préjugé en moi c’est que j’aime ce qu’il y a en toi
ce préjugé c’est ce qui m’amarre à toi
ne se périme pas
ce qui m’accroche avec le temps
peut-être anachronique
peut-être caricatural dans son anachronisme
et dans sa course
il y a l’écriture dans l’amorce dans l’amour
bien ancrée solide dans mes murs
l’écriture dit les gestes l’agitation
l’intention sonore entendue à la voix
quand bien même muette
la voix voulue inerte en visibilité réduite
mais vivante
il y a l’instant-même
il n’est pas encore mémoire
il n’est rien encore qu’un flux binaire
ne se mesure pas à la lumière
se perd dans le trafic web
il faut attraper les messages au vol
filer doux dans le flood pour les attraper au lasso
il faut les enfouir se les fourrer en soi serrés
les laisser reposer en strates sédimentées
les laisser se dessiner dans leur respiration
temps de pose immobile avant la mue
une image se glisse dans une image se glisse dans une image
sans fin
©Perle Vallens
Rendez-vous sur le podcast poétique Mange tes mots ce soir vers 18h pour une série inspirée par Jeanne Benameur. Il y sera sans doute question de grands fonds, de bruits d’eau et de vagues. J’y ai été « Embarquée », tel est le titre du poème que j’y dirai… Bonne écoute!


entre mes jambes vacille
un vieux souvenir ou un rêve de bave
redevenu réalité
nos langues épépinent un fruit oublié
cette confiture qu’on se tartine
on ne sait pas quel nom elle porte
on se lape – top sans écran interposé-
ce baiser étrenné qu’entraîne la morsure
ou est-ce l’inverse dans le choc des dents
dans le trébuchement
on se déracine d’un rien
d’un crachement de doigt
je respire dans ta bouche un mot de trop
qui me ferait expirer
pour un peu le plaisir reviendrait
©Perle Vallens

Citation ce matin par Maïa Mazaurette sur France Inter dans l’émission Grand bien vous fasse à l’occasion du festival du livre de Paris. A la toute fin, elle évoque l’écriture érotique et donne exemple le Prix de la Nouvelle Érotique dont je suis la lauréate 2021. Inattendue actualité, merci à elle.

Le chemin avance. Ou plutôt j’avance sur le chemin. Je progresse droite, le front vers l’avant, le menton dirigé, volontaire, le regard franc, défini, frais. Sautillant. Regard saute les haies, loin devant, peut-être même au-delà. La ligne, ne la voit. Le ciel seulement et le chant des oiseaux, leur pureté première.
Le chemin avance plus doucement. Et je peine un peu. Je ne franchis plus, je me fraye, je me faufile. Je devance encore mon ombre mais de combien ? Front cherche la fraîcheur, menton tait toute difficulté, rien n’engage que. Regard cherche, déniche la branche morte, défectuosité des pierres, elles roulent, t’enroulent. Oeil vif encore. Devine, devient canne ou bâton de marche.
Le chemin avance-t-il ? L’impression fâcheuse de reculer. Je dérive, je suis radeau qui refoule les vagues avant d’être définitivement renversé. Ce flottement sous le cuir, l’écrasement, terrassé. Le radeau prend l’eau, il faut écoper la peine. Le front bas, plisse. Le ciel est passé depuis longtemps, n’a laissé que sa nuit. L’oeil distancié va en rase-motte, erre son iris, désourcé. Les pierres semblent montagne. Il n’y a plus d’oiseau.
©Perle Vallens

la tour Eiffel joue
au gendarme et au voleur
(je suis voleur de son feu)
joue au phare piraté à l’ancienne
à l’abordage de nos chevelures
un faisceau flambant neuf
balayage des mèches dans la noirceur
la tour fardée à outrance
lumières vives chasse au noir
rien ne fait défaut
dans le ciel
©Perle Vallens


Twin Peaks, le….
Cher Daddy, je suis incapable de dire quel jour on est, j’ai perdu cette notion-là. J’espère que cela ne te choque pas que je te dise Daddy plutôt que Dad. Parfois, je me sens moi, jeune femme, parfois, je me sens toute petite. Là, je crois que je suis redevenue une très petite fille.
De là où je suis, je vois votre vie nébuleuse, floue, voilée de gris, comme couverte d’un linceul. Je sais juste que nous sommes quelques jours après ma mort.
Je ressens encore ce froid glacial qui m’a envahie, Daddy, quand tu m’a tuée. Ce froid glacial dans ton regard. L’acier tranchant vif de ton oeil autre et tes mains serrant mon cou. L’air n’arrivant plus dans mes bronches, j’en perdais mes cris. L’épouvante me suffoquait autant que l’absence d’oxygène, cette évidence que ce fut toi, Daddy, qui me tuait, ce monstre sauvage, cette soif de sang, à l’intérieur de toi, me lapide, me lacère autant que tes mains crochetées à mon corps.
Au moment où la vie me quitte, Daddy, elle fuit par mes pores, comme si j’étais trouée de toute part. Ce reste de chaleur et de vie toutes concentrées dans tes mains de mort. C’est de là, de ce seul endroit que je ressens tout, ton amour et ta haine mêlées, la vie que tu m’as donnée et que tu me reprends, la brûlure du feu et de la glace, je suis pleine et vide de toi, toi qui me quittes, Daddy. Parce que toi et la vie c’est pareil.
La vie me quitte, la vie m’a quittée parce qu’aujourd’hui ou hier c’est pareil pour moi.
Fire walks mais ne me rechauffe pas
Je sais bien que c’est Bob, pas toi. Je sais bien que c’est lui le monstre, pas toi. Toi, tu le devines, tu ne le sais pas vraiment, tu es en plein déni. Tu redeviens l’enfant que tu étais. Apeuré toi-même, inconscient de tes gestes, de la folie meurtrière qui t’étreint.
Je t’ai vu Daddy, tes cheveux blancs, tes dérapages, je t’ai vu dansant avec mon portrait, j’ai vu tes larmes, tu sais. Je t’ai vu sous son emprise. Je t’ai vu et c’est lui que j’ai vu dévorer quand tu regardais Maddy. Il la fixait comme si elle était sienne, comme si elle était la prochaine.
Par pitié, Daddy, débarrasse toi de lui ou il risque de la tuer aussi.
Tu sais je me rappelle ta tendresse quand je n’étais encore qu’une fillette, nos parties de pêche, nos chansons à tue-tête, nos séances de mots croisés. C’est comme ça que j’ai appris à écrire je crois. Je me rappelle que tu me faisais voler dans les airs, lorsque nous dansions ensemble. Je me rappelle Glenn Miller et Frank Sinatra. Je t’entends encore fredonner à mes oreilles pendant que je tourbillonne dans tes bras. Je me rappelle ta bienveillance, ton adoration de père. J’étais ta fille unique après tout. Je t’ai vu tellement effondré, Daddy, devant ma dépouille. Je t’ai vu si absolument désespéré.
Tu n’es pour rien dans la tragédie, sois-en persuadé. Le seul responsable, c’est lui. Tu n’es qu’un moyen de transport pour son âme vile. Tu es toi aussi victime, toi aussi sous son emprise maléfique, comme d’autres avant. Tu le sais, au fond de toi, tu connais le sens de tout ça, tu as reconnu sa présence fétide, son haleine de mort. Elle date de ta propre enfance.
Je le sais car là où je suis, j’ai accès à tous les secrets, à toutes les vies cachées d’hier. Je sais ce qui s’est passé.
Je t’ai déjà pardonné, Daddy, je t’ai pardonné le jour même où tu m’as tuée. Je te pardonne chaque instant de ma non vie depuis, chaque moment passé à t’observer, et à le voir, lui, derrière certains de tes actes, certains de tes regards. Sache que tu n’es pas lui, sois en persuadé.
Voilà ce que je voulais t’écrire. Et aussi te dire que je t’aime, que je t’aimerais toujours, parce que tu es mon Daddy adoré, que je sais que bientôt nous serons ensemble.
Je t’embrasse tendrement,
Laura
©Perle Vallens
Fanfiction écrite en « atelier » d’une heure avec mes filles, sur le thème « angst-confort », relations familiales. N’étant guère familière du genre, je me suis reposée sur du connu même si je n’ai pas vu la série de David Lynch depuis longtemps…

Ils disaient que j’irradiais, que mon aura les englobait tous, que je les survolais sur la scène.
Ce que je voulais, c’était dans mes très longs bras, dans le bleu de mes yeux, dans de très légers petits sourires, dire le dévolu.
Ce que je voulais, c’était dire le mouvement en un seul mot.
Ce que je voulais c’était trouver une langue, une écriture dans les corps.
Ce que je voulais c’était que chacun traduise l’intraduisible, qu’il dise l’invisible.
Ce que je voulais c’était que chacun me confie son intime restitué, tous ses âges, ses rêves, sa fragilité et sa force d’être, jusqu’au dépassement.
Ce que je voulais c’était que chacun exprime sa propre interprétation, que chacun soit conscient de sa propre énigme, du mystère et du savoir-faire de sa jouissance.
Ce que je voulais c’était les percer à jour, traverser leurs vérités, lire leurs corps jusqu’à l’ossature, ce qui y est enfermé, ce qui remue à l’intérieur, ce qui doit se libérer de sens.
Ce que je voulais c’était trouver en chacun l’état de corps, son symptôme émotionnel, la résurgence du désir juqu’à la violence.
Je ne leur disais jamais il faut ou il ne faut pas. Ce que je voulais c’était que ça leur vienne comme une grâce.
Ce que je voulais, ce n’était pas donner des explications mais des sentiments. Ce qu’il faut c’est ressentir.
Ce que je voulais c’était parler de notre immense besoin d’amour.
©Perle Vallens