L’épuisement est une opacité. C’est une grisaille qui pèse, une brume qui blanchit, qui ensorcelle jusqu’à disparition. Cest un voile tombé sur tout le corps. Je me sens anesthésiée. Ça commence comme une lourdeur sur les épaules, qui monte dans les cervicales jusqu’au cerveau. Là, l’épuisement creuse jusqu’aux yeux qui peinent à rester ouverts. Les cils battent pour s’envoler mais quelque chose les retient, les accroche, les pousse dans la verticale, appuie dessus et sur les paupières pour les fermer. Je force, je bats des ailes, je m’oblige au mouvement, je grimace, j’active tous les muscles du visage pour me maintenir en suspension au-dessus de la chape. C’est une résistance, c’est un combat entre moi er la grande fatigue qui étend son ombre.
Photomaton. Photos d’identité réservées aux documents officiels, carte d’identité, carte de transport, où obligé de faire la gueule. Pas une mèche, pas un regard ne dépasse, ni un sourire. Aucune aspérité, nulle personnalité ne doit transparaître. Dépersonnalisés donc.
Photo de famille. On avait fait l’effort de tirages au début, d’albums photo, d’embryon narratif, d’un début de vie, d’un carnet de naissance. Après, stockées n’importe où, CD-Rom et DVD, clé usb, disque dur externe, mémoire d’ordinateur, de smartphone, de tablette. Démultiplication des espaces de stockage (et dans le même temps, numérisation des vieilles et très, voire très très vieilles photos argentiques). Qui pour leur créer un nouvel album des 18 ans, qui pour une rétrospective, comme un accéléré d’instantanés, triés sur le volet, classés, rangés, leur choix ou le nôtre ?
Photo de blogging, de travelling. Photographier ce qu’on mange, au début à l’arrache, sans calcul, sans recul, sans soin particulier, avant prises de vues plus recherchées, mise en scène dans l’assiette, stylisme culinaire, ça voulait dire manger froid, en décalé, ne pas s’attabler. Et au restaurant, shooter sous toutes les coutures, déplacer son assiette, pour la lumière, pour meilleur angle de vue, photo flatteuse pour l’ingrédient phare. Et nappages voluptueux, sauces exubérantes, que ça déborde, que ça se repande. Food porn.
photo de croissants faits maison
Selfies. Version hyperconnectée des autoportraits, aussitôt capturés aussitôt postés sur les réseaux. Reflet de quel degré de narcissisme, de quelle nombriliste existence. Je suis en photo sur Facebook, instagram, x.. donc je suis. Nomme-moi, tague-moi, like-moi pour que j’existe.
Nudes. Le genre private du selfie, version imagée des sextos, pour plus que séduire, allumer, brancher, cette autre façon d’exister dans le désir voyeur de l’autre. Cette façon de draguer, photos plus ou moins déshabillées, plus ou moins explicites postées sur tinder, adopte, gleeden. Ou autres sites de rencontres, de libertinage, le nude s’offre comme une version immédiate, autonome, urgente de la photo érotique ou pornographique.
Photo érotique et pornographique. Du nude à la photo de nu, pour apprivoiser son image, celle de son corps, une histoire d’acceptation, il n’y a qu’un pas. Mais à la photo érotique, ou même pornographique, il y a un pas de géant, selon où l’on place le curseur (la photo de boudoir, ce stade zéro de l’érotisme). Il est alors question d’acceptation de sa sexualité et non plus seulement de son corps. Quitte à la mettre en scène. C’est une autre façon de s’afficher, de s’affirmer comme acteur sexuel et politique, puisque le sexe, les préférences et pratiques sexuelles, le genre sont politiques.
Photo artistique. Avec la photo numérique, tout le monde peut s’improviser artiste. Dis moi quel APN tu as, je te dirai quel artiste tu es. Recadrée, retouchée, retravaillée sur photoshop, lightroom, ou seulement bidouillée avec l’appli dédiée du smartphone, la photographie se lisse et se libère de ses carcans techniques et chimiques. Ou montages, collages numériques se métamorphosent en autre chose Artisanal, classy, plus proche de l’art graphique, l’argentique a (re)conquis ses lettres de noblesse depuis le numérique. On dit vraie photographie comme on dit vraie recette en cuisine. Cette distance que l’on met avec la modernité excessive, ou comment l’on privilégie un certain savoir-faire, et l’authenticité de la tradition… Quant au pola, il conserve son charme, celui de l’instantané, non retouché, gardé brut. L’un comme l’autre assument l’erreur, quand le numérique tend à la corriger.
IA, photographe ? Quelle vertu exploratrice, quelle dimension créatrice, cette forme « d’intelligence », utilisatrice des ressources numériques humaines mais dont les humains s’inspirent aussi, quelle évocation d’un pseudo-art pour justifier la génération d’images à partir de photos existantes, ce qu’on nomme magie plutôt que technologie. Est-ce réellement de l’art ou le seul artefact de la technique ?
Perle Vallens
(écrit dans le cadre de l’anthologie d’été du tiers livre de François Bon, 40 jours d’écriture quotidienne. Je reprendrai d’autre façon, cette 18ème proposition…)
le plus long trait de pluie longue course bègue sur les épaules une huile coulée béton plus lourde que la terre à la pliure du coude de la nuque son grain double comme épi cène une litière où flotte l’attente le sol se gonfle d’eau son œdème craquelé crèvera bientôt après son temps de boisson
J’ai la joie d’exposer Les Insignifiantes du 30 septembre au 31 décembre à la librairie Orange bleue à Orange (Vaucluse), librairie amie chez qui j’ai eu l’occasion de donner lectures de ceux qui m’aiment (éditions Tarmac) et peggy m. (éditions la place).
A l’occasion de l’exposition, j’aurai également le plaisir de lire quelques extraits de l’essai en cours le 25 octobre 2024 à 19h00. Si vous êtes dans le coin, je serai ravie de vous y rencontrer et d’échanger autour de ce projet.
Comme l’an passé, j’ai participé cette année avec trois photo-poèmes (budget oblige), encore visible quelques jours à Charly dans le Cher.
Voici les cinq propositions initialemes (dont les 3 photo-poèmes exposés) sur le thème général de l’agriculture, ici poèmes écrits sur des photos de vendange.
Dedans l’eau bout je plonge en moi un sourire un regard sans gluten mais la vie ne colle pas assez pour les retenir
La vie manque de sel de sapidité de concentré intense qui trop vite a tendance à se diluer la vie manque de contention autant que d’élasticité côté /cœur/
Par crainte qu’il devienne tout sec je l’humecte dans un peu de cyprine je le lubrifie j’espère en sa porosité et qu’il brillera encore à la couleur (changeante) de ses /yeux/
Quelle cause plaider qui ne ploie sous le joug de l’indifférence, genou à terre, quelle pitié interrompt la langue étrangère qui se parle à l’intérieur des têtes, qui se dit des histoires et s’invente des vies, contre quel regard buttent ces vies, le long de quelles interrogations, de quelles insistances qui pèsent sur les existences. Celle qui marche dans son jardin privé n’en sort que pour cueillir un sourire véritable. Ni compassion ni mépris mais quelque chose de tangible qui rend acceptable sa présence sur terre et la préserve de tout un monde dont elle sait devoir s’absenter.
Marche minimale dans les généalogies et les sentiers ombragés, la forêt sèche et rocheuse, estompée de lumières d’enfance, coulisse son rideau de feuillages et c’est une parure odorante qui me couvre. Une caresse quand bien même le vieillissement de la peau, soleil oblique, intimidé par la pénombre moussue de chênes et de pins, humide présence vivante.
J’accède ainsi sans rien faire, sans rien exiger, à certains miracles qui ventilent les émotions. Je ne compartimente pas. Je laisse venir, je me submerge. Le paysage m’est éblouissement, m’est accalmie jusque dans le dos lourd, et le genou douloureux, jusque dans la cheville fragile, jusqu’au fond du ventre tendu d’absence. Et cela semble suffisant pour éloigner les peurs.
J’apprends à manier la langue comme on brandit un tison les idiomes des amants pour brûler les bouches arrachées à leurs socles d’impatience.
On danse et on fait danser les mots on terrasse chaque absence dans les tiges renouvelées d’incantations hybrides d’herbeuses confidences croisement textualisés des désirs et d’émotives manifestations humorales.
Dans l’insomniaque mâchoire se crispent les attentes et crochetées dans les flancs les charnières des portes qui se referment quelle perspective garder aux chevelures raréfiées ou blanchies quelles cadences entre les pas mesurent l’espacement et les silences dans l’avancée en âge l’impression d’un orage éteint pourtant la main sur le cœur à ouvrir et largesses de ce qui reste à offrir s’étagent depuis la poitrine jusqu’aux lèvres.
Je n’en finis pas de savoir, et pourquoi cette densité là m’éreinte, pourquoi s’apparente t elle à une perte ? Et pourquoi la mélancolie comme retour de bâton de la joie ? Celle là même qui je garde intacte, au chaud pour plus tard, ne pas la dilapider, la cacher, pourquoi ? La pluie qui ne vient pas, qui ne vient rien gâcher, qui ne fera aucun dégât sur la tranquillité apparente, reste suspendue au bon vouloir du ciel, et se perd en nuages hauts, en conférence gesticulée sur l’art d’ombrer les fleurs, cette insuffisance solaire pour une fois bienvenue et cette solidité du cœur en écho avec celui des rudbeckias. Passage à gué des guérisons lentes, montée des eaux d’un hier à hauteur de Seine, je me dis pas loin du fleuve, au moment où je coule un peu plus dans le jaune des pétales.