atelier Tiers Livre·écriture·prose

Voyage imaginaire

J’ai pris l’avion pour Angkor, la cité aux centaines de temples. Sur 200 kilomètres carrés percés d’ombre et de lumières, je me demande combien on en dénombre, et combien d’anges. Ta Prohm, Ek Phnom, Wat Ek Phnom, Ta Som, Angkor Vat, Kbal Spean, Bayon et ses 216 têtes de Boudha. Déjà par le hublot je les imagine tours hérissées de feuillages ou palais flottants. Et c’est déjà un paradis semé, écoumène sous la jungle, mordus et rongés de lianes. Le faste entortillé de plantes grimpantes.
J’ai sillonné 58 kilomètres de canaux et de digues, croisé des dizaines de douves et de réservoirs. J’ai longé la rivière aux mille lingas. J’ai marché sur les dalles-miroirs serties d’anciens dieux qui se reflétaient dans les flaques. J’ai vu des larmes de lotus, de romduol et de nénuphars dans la rivière Sangkae. J’ai vu la plaine inondée et des murailles s’élever dans des lacs. Sur les traces de Pierre Loti, j’ai rêvé de démons et de mythes, de rois disparus. Avec lui, j’ai vu au fond des forêts du Siam, (…) l’étoile du soir se lever sur les grandes ruines d’Angkor. J’ai vu des figuiers étrangler des statues, des portes prisonnières de racines. J’ai vu des éléphants de pierre terrassés par des arbres. J’ai vu carnivores et phalliques, des fleurs arrachées aux talus, des rochers dévorés de légendes dans les odeurs d’humus. J’ai vu le grès et la brique picorés de mousse. J’ai vu pâlis par le temps des murs de latérite caressés par Shiva, ces ravissements d’apsaras.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·poésie·prose

Vous avez un message

Vous avez un message.
Je pense que c’est un feu qui ravagera ma journée.
Je pense que sous la semelle un pas gît dans l’attente. Un pied s’agite sur le départ.
Le message serait un drapeau à damier qui s’abaisse avant la course. Alors on s’élance dans le jour tout gonflé d’un nouveau souffle.
J’en ai reçu de ces envois brefs mais vivifiants, de ces airs océaniques, de ces coups de vent qui sonnent l’éveil. J’en ai reçu de ces fragments de prières, de ces frôlements, de ces fleuves qui calligraphient le désir.
Je sais que le sens risque de s’échapper à l’ouverture du message, qu’il me faut le capturer. C’est une proie. Un animal à dépecer.
Il y aura peut-être un alphabet caché, peut-être secret, qu’il me faudra déchiffrer avant de pouvoir répondre.
Je n’aurai pas les mots.
Ce sont peut-être des miettes qui colleront plus tard à mes lèvres.
Elles remueront doucement à la surface des choses.
Il y a un message qui se perd entre les lignes. Si je le trouve, je le mange.
Je l’enlève de son écorce de phrases toutes faites, d’expressions toutes prêtes. J’aime bien dénuder les messages en les prenant par la tête. Je les secoue juste un peu. Parfois en sort une bête vive. Parfois une férocité. Ou un défaut de langage qui accroche la bouche quand on le prononce, qui racle les chairs. On se demande si ce n’est pas une erreur.
Hier j’ai reçu un message qui m’a laissé un goût de cendres. Il m’a semblé vide. Les lettres comme mortes. Il m’a baigné de suie, je me suis sentie salie. Je l’ai refermé pour éviter ce trop de noir dans les yeux.
Perle Vallens

écoute audio·prose·recueil·soundcloud·Tarmac éditions

ceux qui m’aiment, en écoute

Un peu plus d’écoute du recueil ceux qui m’aiment aux éditions Tarmac, sur soundcloud :

poésie·prose

Froid (bis)

J’ai beau faire, j’ai beau enfiler des fibres bien épaisses, fil de mohair ou de velours, rien ne réchauffe mon cuir trop fin. J’ai beau me couvrir de couches de tissus, de trucs molletonnés, de machins synthétiques, d’amoncellements de cellulose, polyester, acétate ou viscose, je reste frigorifiée. Gelée jusqu’à l’échine. Glacée à l’intérieur, bercée par un glas assassin. Percée d’un courant d’air sous la peau, une trouée dans les veines, que ni soie ni laine n’apaisent. Ton absence déchire tous mes vêtements, y laisse un grand trou noir. Eviscérée, je me consume hors toi, abandonnée par contumace. Je me suis brisée aux blocs de givre qui s’entassent à mesure que j’empile les épaisseurs denses, contisées d’ecchymoses, de lassitude, écrasée par un désert vide, sans horizon. Je ne suis qu’une petite chose à l’épiderme trop lisse, au souffle trop court, à l’estomac trop noué pour survivre à la faim (de toi). Je brûle encore mais dans ma banquise, mon igloo intérieur, je meurs de froid.
Perle Vallens

(publication d’un déjà vieux texte)