atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b

L’oeil et le photographe

Chambre noire. Bains chimiques, l’image s’imprime sur le papier qui flotte. Lumière rouge. Voix basse. Le photographe dialogue avec son propre oeil.

Le photographe : Pigments ou pixels parfois, mon oeil, tu fais semblant de ne pas distinguer. Tu te perds dans les noirs, dans leur profondeur. 

L’œil : Je suis décidé, je me décille à mesure que je pénètre dans les noirs. Entièrement. Je m’y fonds. Je deviens le noir. Toi, tu restes en bordure. Tu te raccroches aux gris. Tu ne te laisses pas absorber facilement.

Le photographe : Je suis attentif au motif, à la forme, à l’architecture, à l’esthétique. Mais surtout, je m’applique à traverser les moments qui s’offrent, là où se trouve aussi la vie. Toi, tu ne prêtes attention qu’à l’abîme du noir.

L’œil : C’est faux, offre-moi la couleur et je jubile. Ma pupille s’exerce à voyager dans toutes les demi teintes, dans toutes les nuances. Je bois le souffle de la couleur, je m’emplis d’elle. Vois comme ma pupille se dilate, j’y fais entrer tout un univers. 

Le photographe : Mais c’est le mien ! Tu t’appropries ce que je vis, tu restitues au mieux ce que cerveau te dicte. Il te dirige comme je dirige l’objectif de mon appareil. Cet œil second, cette ouverture sur le monde. Entre toi et lui, je vois double. 

L’œil : Les procédés techniques ne m’intéressent pas. Je veux juste l’ombre et la lumière. Je veux sentir leurs variations sur mon cristalin, je veux juste les sentir palpiter. Vois comme mon iris s’agrandit. C’est pour toi, pour que tu profites au mieux de ce qui t’es offert.

Le photographe : Merci mon oeil de t’ouvrir ainsi, de toucher de la pupille les émotions du monde. Sans toi, je serais aveugle, quel sens aurait ma vie ?

L’œil : Sans moi, tu aurais cette discussion avec ton oreille. Sans moi, tu serais peut-être musicien.
©Perle Vallens

photo couleur·poésie

Lumière bleue

je prends ton visage
et je le dirige vers ma nuit sans rêve
ce n’est qu’une image
un cliché numérique qui clignote
depuis l’écran éphémère
de mon smartphone

je ne sais pourquoi il a le mauvais goût
de s’éteindre à la première occasion
dès que j’ai le cœur retourné
dès que je tourne de l’oeil
l’écran cligne
et vacille à ma place

ton visage me cueille en plein tournis
une sorte de fébrilité qui fourmille
au bout des yeux une vague ivresse
je ne suis pas alcoolisée
juste en-visagée
je ne suis pas en cellule
de dégrisement
je me shoote juste
à la lumière bleue
©Perle Vallens

cut-up & collage·vidéo·viméo·You Tube

Emergency (une histoire d’opioïde)

Nouvelle vidéo sur le thème des opioïdes et de leurs risques, en montage vidéo (rares photos/captures), cut-up et variation sur de mêmes thèmes, sur la 9ème de Beethoven. Texte & voix pour narrer avec un effet déroutant, déstructuré l’usage de tels médicaments.

En lecture sur youtube et également sur mon nouveau compte viméo :

Voici Emergency :


atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Des images

C’était un mirage sans doute. Une image mais floue, que l’on déflore d’un œil suffisamment perçant, un oeil comme une lame. Une image comme une peau que l’on s’empresse de dépecer. Peu à peu, la pellicule en surface s’en va. Il suffit de peler suffisamment. Alors on atteint le cœur des choses. 

En fait, on pourrait voir avec les mains plongées dedans. La façon un peu sale de voir vraiment, aussi avec le ventre. Elle sait qu’on ne peut parvenir loin qu’en y mettant les doigts, qu’en se confrontant au sang. C’est là, dans la chair et le sang qu’elle y voit clair. 

Je dois exercer ma vue. Voir en profondeur. Ce serait comme développer un don de clairvoyance, tu vois ? C’est une histoire de vision au-delà des apparences. Parce que ce que tu aperçois n’est qu’apparence. Je sais, dit comme ça, ça a l’air con. Tellement une évidence. 
Ce sont les aveugles qui voient le mieux car ils ont acquis une sorte de double vue. Je devrais me crever les yeux mais je n’en ai pas le courage alors souvent, je les garde fermés. Je les ouvre seulement pour moi-même.

Elle ignore la pelure de peau qui recouvre les souvenirs. Ils sont un cahier d’images foutraques, bordéliques, consultables à l’envers, ou au hasard. Feuilleter de façon aléatoire, c’est bien aussi, pense-t-elle.
Merci mon dieu de placer autant de faits réels dans mes mirages, autant de réalité dans mes déserts.

Elle ignore exprès que les souvenirs ne sont qu’une version revisitée des choses, qu’elles n’ont de réalité que l’apparence sensorielle, qu’elles sont aussi éloignées émotionnellement du réel qu’une oasis. Mais elle fera semblant d’y boire. Elle fera semblant d’y croire. 
©Perle Vallens

Erotisme·photo n&b·poésie

Un ours

Il y a un trou dans mon ventre
dans le trou il y a un ours
ou un homme
un animal à fourrure
à sang chaud bouche à cran
à crocs et à griffes
à percussion instantanée
un bel outillage pour gestes
froissés à genoux

C’est le souffle
en premier qui saccade
ou la peau qu’on achète trop tôt
qu’on s’arrache bien après
plume et poil aux enchères
ou à l’œil
ce n’est que partie remise
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur

Nager

La vie c’est se jeter à l’eau. Grand bain. Grand bassin. Grande brasse. Coulée. Pleine voie de pleine mer. Il faut savoir nager. 

Moi je ne sais pas bien nager. Quand j’ai passé mon bac, mon prof a dit « c’est le retour des naufragés ». La honte. 
Quand j’avance on dirait que je recule. Au mieux je flotte. 
Je flotte mieux loin de la foule.

Elle a son regard qui se perd dans le bleu. Avec le blanc c’est la meilleure couleur pour se perdre. Elle le sait, elle l’a expérimenté dans plein de bleus différents. Là, elle cligne de l’œil au fond du ciel. Pour y trouver quoi ? Un semblant de reflet de la mer, ailleurs. 
Longtemps elle a cherché un message dans une bouteille. Quelque chose qui lui serait destiné. Une bouteille avec des voix à l’intérieur.

Elle entend d’ici la voix de la mère. « Ne te noie pas dans un verre d’eau ». Mais c’est en se noyant qu’on trouve du neuf, parfois. C’est en se broyant à la vie. En se cognant à défoncer les parois, à s’enfoncer la tête sous le mur de la mer. Tu ne crois pas ? 
J’essaie de surnager mais je ne fais que couler. 

Celui-là aurait dit qu’avant le message, il faudrait boire le contenu de la bouteille. Cul sec. Et sel et sable avec. Et toute la mer. « Tu sais boire, non ? » 

Elle aurait aimé qu’on lui apprenne à nager. Au lieu de ça, on l’a balancée par-dessus bord. Et vogue. Et devient. Et vit. Ou survit.
©Perle Vallens