Ouvre la bouche et dis les mots bloqués ce plombage dentaire qui empêche qui chasse à coup de brûlure à coup de tremblements mauvais rinçage des gencives
Les mots sortiront tôt ou tard ils feront bien ils fredonneront ils auront su garantir leur floraison leur fluidité pleine salive leur folie douce aspirée par l’autre bouche ils sont nourriture ils sont boisson ils sont vérités au fond des ventres
Les mots maladroits fausse route dans la gorge ouvrent de vieilles cicatrices des fractures des failles raclent les lèvres traversent au mauvais endroit en dehors des clous se rattrapent où ils peuvent leurs serres autour des cous étranglent et c’est sans faire exprès
Ils s’en excusent ils trouvent ce qu’il faut pour adoucir les plaies le pire le plus dur est aussi le plus durable les mots ne passent pas ils restent en travers d’autres venus à la rescousse tentent le tout pour le tout percent de nouvelles voix pour poser baume plutôt que bombe pour anéantir les champs déjà minés
Ce texte a été rédigé sur une proposition de Laura Vazquez dans le cadre de ses ateliers d’écriture (ici sur instagram). Un certain nombre de textes écrits lors de ces ateliers sont ensuite publiés dans la revue en ligne Miroir, qui diffusent ainsi de nombreux textes, base de données riche, dense, poétique et littéraire. Des bribes très inspirantes.
Au début Est née en automne, par temps pluvieux. Est née avec un truc en plus. Et ça change tout. Aurait failli rester loin. Aurait failli être laissée. Laissée pour compte. Lui l’aurait laissée, tu penses, ce truc en plus, ce n’est pas possible. Ce truc en trop. Comment vivre avec un truc en trop. Elle lui aurait crevé les yeux pour cette idée d’abandonner son enfant. D’autres ont pensé, c’est une punition du ciel, tu penses, mariés hors église. Ce sentiment de culpabilité du père. Mais la mère accrochée à la vie, accrochée à l’enfant qui a grandi en elle. Est née avec un chromosome en trop.
Deuxième mouvement A grandi dans une vraie famille, finalement. A grandi enfant heureuse, jeux pour gentillesse, pour joie, pour innocence. A grandi bien entourée, tous ses chromosomes choyés, aucun délaissé. A pris tout l’espace de son enfance, a fait ce qu’elle a pu avec les autres. A fait ce qu’elle a pu pour grandir. Dix ans d’un bonheur simple pour âme simple. A rencontré la méchanceté, n’était pas préparée, avait été tellement protégée. A rencontré la jalousie et la rancoeur. A rencontré le miroir de sa faute originelle. Dans son reflet son chromosome en trop lui a explosé en pleine face. Le miroir s’est brisé, des éclats dans son cœur. Glacée. Comme morte avant d’être morte.
Plus long chapitre A entendu trop de mots. Ils ont trop résonné, lui ont cassé le crâne. Trop d’invectives brutales, même en sourdine, même chuchotés. A entendu trop d’injures, trop d’injustice pour ce chromosome en trop. A entendu le pire. A fini par se réfugier ailleurs. N’a plus parlé. N’a plus aimé qu’en silence. N’a plus voulu, n’a plus fait confiance qu’en de très rares humains. S’est tenue loin du monde. Sa peur, sa blessure à jamais ouverte, ses pensées interdites, enfermées dans sa tête.
Et après ? Attend la fin. Attend sans patience, ni impatience. Voit son corps décati, dégarni, presque mort. Sa perception est ailleurs. Passe son temps, sa pauvre vie à attendre. N’en peut plus d’attendre. Serait soulagée si.
Vendanges Ils sont par grappe, les hommes et leur panier, les femmes et leur sécateur. Ils sont par grappe et coupent et perdent le fil des conversations. Absorbés par la vigne. Des rangs dansent dans leurs pensées, des rangées comme rames de train. Le soleil tape. Casquette vissée. Passer sous silence l’épuisement et le dos cassé. Poursuivre jusqu’à la fin de la journée. A la fin, les mains noires. C’est le grenache, sais-tu, qui colore autant mes journées.
Vinification Ils ont retroussé leurs manches, ils ont engrangés les vendanges. Ils ont pressé jusqu’à ce que sorte le jus, dru. Eclaboussant rouge vif. Perles sur les mains. Jusqu’aux avant-bras la teinte, pelliculée, peaux de vin en devenir. La fermentation émet des sons jusque dans mes rêves, des bulles, des micro-explosions. Si dors, pense à la cuve demain.
Tu suis l’ombre sur le mur. Tu suis à la trace les flottements que dessine la lumière pâlie sur la surface grise, sale, sur l’effritement doucereux du plâtre.
Lumière molle, lente dans l’air terne, terreuse dans tes yeux. Lumière ne danse pas, tisse sa lassitude comme toile d’araignée. Lumière tremble de froid, d’ennui blanc, de torpeur de fin d’après-midi. « Je hais les dimanches ». Lumière meurt de ce poison.
Cette inaction écrasante dégouline en longues traînées sur les parois écaillées. Le temps ne passe qu’à travers ce mouvement flou, ce bercement de ta solitude.
Le ciel de gravats ne parle pas fait la gueule faut croire fait la grève se déglingue sans rien dire se désagrège tout doucement sonnerait son propre glas tombe bas d’épaule sur mon dos des aigreurs de bile un ton grave un air morne aucune récolte à la clé aucun éclair blanc aucun cri porté par le vent dans la voûte haute aucun orage à déclarer à ses frontières ni en dehors calme plat dans ses entrées triste à pleurer qu’il ne pleure pas
Le ciel a choisi la saison muette a rangé ses miettes sous la nappe a balayé devant sa porte a traversé sans regarder sans m’adresser la parole aucune prière n’a été prononcée à l’heure des promesses aucun petit profit aucun premier baiser aucune prison ouverte il garde toutes ses fenêtres fermées son noir de grimace tout ce gris d’avance la poussière parsemée sur ma tête brûlée rien ne passe d’encre de fuite entre mes bras ma faute se lit dans le plus sombre des lits de rivière morte